lundi 19 janvier 2026

Gerhard Richter, Fondation Louis Vuitton, Paris, 2025-2026

 

Exposition Gerhard Richter

Fondation Louis Vuitton, Paris

Du 17 octobre 2025 au 2 mars 20026

 

 


                                  Glissements d’Est en Ouest

 

 

   Figure majeure de la post-modernité picturale, Gerhard Richter occupe une place singulière dans l’histoire récente de l’art. Sa rétrospective à la Fondation Vuitton, couvrant six décennies restitue la cohérence paradoxale d’une œuvre qui s’est construite sur le déplacement, la remise en cause et le doute. En cela la rétrospective demeure un genre risqué : il tend à figer l’artiste dans une pose susceptible de se trouver démentie par de futurs regards. Mais il offre ici une vue globale et structurée d’un parcours que la fluidité des formes interroge autant que les dispositifs de la représentation.

 

Gerhard Richter, Table, 1965, Coll. part., Crédit photo: Jennifer Bornstein©, GR 2025


   L’exposition adopte une approche globalement chronologique. Elle s’ouvre avec la fameuse Table (1962) jusqu’aux dessins d’après 2017, Richter ayant décidé d’abandonner la peinture. Une autre de ses toiles, Oncle Rudi (1965), représente l’oncle de l’artiste en tenue de l’armée allemande, réalisée d’après une photographie en noir et blanc. L’importance du flou, devenue une marque de fabrique, lui permet aussi de donner un aperçu du trouble qui l’assaille. L’Histoire rencontre les histoires familiales, mais le récit doit aussi opter pour une neutralité salvatrice, une mise à distance d’une réalité trop lourde. Les fameux portraits des Huit élèves infirmières (1966) prolongent cette réflexion, allant du cercle intime vers des anonymes.

  Les années 1970 marquent un autre tournant formel. Qu’il s’agisse des variations de l’Annonciation d’après Titien (1973), des nuanciers de Gris (1974) jusqu’aux vastes plages de couleurs aux titres éponymes, qui constituent une traversée des champs picturaux et des formes de diverses époques. L’importance des grandes abstractions très colorées ouvre la voie à un hasard plus ou moins maîtrisé, mais aussi au refus du motif, à la puissance du geste et à un jaillissement chromatique. Pourtant, l’œuvre abstraite Porte (1982) se confronte à l’œuvre figurative Bougie (1982) dans un duel ou une complémentarité questionnante. Cette sensation contrariée offre à l’artiste la mise en place d’une situation de doute où la peinture remporte la palme.

 

Gerhard Richter, Lilas, 1982, Fondation Louis Vuitton, Paris. Crédit photo: Primae/Louis Bourjac©GR 2025 

  En 1988, Richter se penche sur la série 18 octobre 1977 (1988) qui traite en 15 toiles de la disparition des membres de la Fraction Armée Rouge. Les figures se dissolvent et changent de sens. Les Confrontation présentent Gudrun Enslinn tandis que d’autres nommées Morte évoquent Ulrike Meinhoff. Le traitement du flou continue ouvrant à la fois sur l’émotion et la pérennité. Paradoxalement disparue, la FRA hante, elle aussi, la mémoire allemande. Après le nazisme, le traitement de la disparition des deux égéries du terrorisme pose beaucoup d’interrogations. En contrepoint les vastes œuvres abstraites de 1989, Décembre, semblent répondre en peinture au monde tourmenté de la mémoire. Plus tardivement, apparaît Birkenau (2014), œuvre majeure qui propose sobrement une approche de la Shoah. Quatre toiles abstraites, réalisées d’après quatre clichés pris dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, proposent une lecture où existe une tension entre le visible et l’impossible. Les clichés agrandis se trouvent recouverts et effacés suivant la technique souvent utilisée par Richter. L’Histoire demeure dans un rapport suspendu avec l’Éthique.

  Dans une dernière salle, se trouvent des dessins et des aquarelles (on se reportera à l’analyse de Guy Tosatto dans le catalogue de la Fondation Vuitton) ainsi que des sculptures. Ce déplacement vers une échelle plus réduite, montre des formes plus allégées et des couleurs qui s’estompent comme dans la série 26 dessins (2023). Ce travail, très inconscient, permet à l’artiste de questionner le temps qui passe. À l’heure actuelle, l’artiste se consacre à des recherches numériques comme Moving Picture (946-3), Kyoto Version (2019-2024).

  Reste en filigrane de sa carrière, une part d’énigme. Comment le jeune artiste muraliste formé dans le style académique de la RDA, a-t-il découvert que la « vraie » peinture l’attendait ailleurs ? Comment concilier le souvenir vécu du nazisme, la grisaille oppressante du stalinisme et la modernité occidentale en devenir ? Seule la possibilité d’une rédemption critique grâce à un art qui mélange ce qui ne devrait pas l’être, offre le doute comme seule certitude.

                                                                                                                        Christian Skimao


PS : j’ai opté pour une francisation de tous les titres d’œuvres et des référents politiques utilisés.

 

dimanche 11 janvier 2026

Exposition Daniel Dezeuze, "Oeuvres récentes", Musée Paul-Valéry, Sète 2025

 

Exposition Daniel Dezeuze, Oeuvres récentes

Musée Paul Valéry, Sète

Du 29 novembre 2025 au 8 mars 2026

 

 


     Une esthétique de la précarité

 

 

  Daniel Dezeuze demeure un bricoleur de génie, usant d’une démarche à la fois conceptuelle et poétique. Toute son approche exploratoire consiste à avancer sur des terrains mouvants et à provoquer finement la réflexion du regardeur. Cette monstration d’œuvres récentes, couvrant la période de 2000 à 2025, ne s’inscrit pas dans le cadre d’une rétrospective, mais plutôt dans celui d’un état de recherches toujours en cours.

   La fameuse remise en question du tableau, avec l’œuvre phare de 1967, Châssis avec feuille de plastique tendue, éclaire de façon im-pertinente toute l’aventure de la dernière avant-garde française, dont il a été membre-fondateur, Supports/Surfaces. La question des Tableaux-écrans porte sur l’époque actuelle et demeure sans réponse comme l’énonce l’artiste :« Le tableau va-t-il survivre à l’extraordinaire multiplication des écrans ? » La série des Peintures qui perlent, le chant des oiseaux ouvre sur un paysage plus serein, parfois voluptueux où le tableau se déploie en volume. Les Diptyques ou Échelles chinoises font référence aux rouleaux de la peinture chinoise ancienne. Dezeuze affectionne et réinterprète avec finesse la pensée orientale, réintroduite dans sa contemporanéité.

Daniel Dezeuze, Chant d'oiseau rossignol Philomène (Peinture qui perle), 2008. Photo Pierre Schwartz, ADAGP, Paris, 2025.


  La série Tsimtsoum (mot hébreu), entrelacs de lattes de bois, se réfère à la Kabbale, signifiant l’expansion et la contraction du monde. L’utilisation d’objets utilitaires (présents au jardin, par exemple) traduit son appétit de la transposition. Les Tableaux-valises évoquent la déstructuration du tableau, Marcel Duchamp et ses déclinaisons portables, de type La Boîte-en-valise. Le côté coloré et quelque peu déglingué révèle un malaise, lié sans doute à l’actualité des migrants. La série des Blasons et Boucliers s’inscrit dans une parenté avec des œuvres plus anciennes, comme les Armes de poing et de jet. Si l’artiste convoque toujours indirectement Dumézil et Duby, il ne s’agit point d’une lecture littérale, mais d’un décalage entre le formalisme apparent et la pensée en action de l’artiste. Son Moyen Âge s’inscrit dans une modernité plastique très personnelle. Il en va de même pour les Icônes qui se réfèrent à Par une forêt obscure, œuvre de grande taille, créée en 1990 pour les vingt ans de Supports/Surfaces. Les espaces labyrinthiques questionnent à la fois l’espace, la verticalité et la place de chacune et chacun, entre vide et cloisonnement.

  Enfin, se manifeste une sorte de « grand décentrement » dans les Grandes calligraphies (cf. l’affiche). Un assemblage de skis surgit du vide et se déploie sur le mur, à l’image du pinceau inscrivant son trait rapide sur le papier. Avec Sainte Victoire (2021), Daniel Dezeuze suggère avec trois skis une potentialité cézannienne. La possibilité d’une confrontation s’efface devant l’évidence d’une pensée en action. Cette critique de la peinture se trouve contrebalancée par une grande maîtrise personnelle du dessin. Les dispositifs muraux sont des dispositifs mentaux, l’inachevé constituant une partie essentielle du discours critique comme lorsque tasseaux et crémaillères s’assemblent pour composer la série Mayas.

  Daniel Dezeuze ne continue pas simplement son travail de la fin des années 1960. Il le questionne, non par fétichisme, mais via des structures ouvertes où chaque élément devient signe. Il ne cherche pas à ennoblir le rebut, mais à le faire parler différemment, entre économie de moyens et représentation symbolique. Cet inachèvement programmé affirme sa position critique par rapport à la stabilité des formes chahutées par une époque toujours en mouvement. Plutôt que de simplement raconter le monde, l’artiste le pense.

                                                                                                                                                         Christian Skimao

 

 

 

 

mardi 2 décembre 2025

Exposition à Vincent: un conte d'hiver, Fondation Vincent Van Gogh, Arles, 2025-26

 

Exposition à Vincent : un conte d’hiver

Avec Harold Ancart, Jacopo Benassi, Martin Boyce, James Castle, Louise Chennevière, Gérard Collin-Thiébaut, Rineke Dijkstra, Simone Fattal, Gustave Fayet, Dominique Ferrat, Joseph Grigely, Nathanaëlle Herbelin, Isidore Isou, Ann Veronica Janssens, Hans Josephsohn, Anselm Kiefer, Mark Manders, Sylvain Prudhomme, Louise Sartor, Wolfgang Tillmans, Rico Weber & Vincent van Gogh.

Fondation Vincent Van Gogh, Arles

Du 30 novembre 2025 au 21 avril 2026

 

 

Mark Manders, Working Table, 2017. Exposition Arles 2025.

             Un brasier au cœur de l’hiver

 

 

  Fidèle à cette déclinaison de la vie de Van Gogh, l’exposition se concentre sur son arrivée à Arles, sous la neige, en février 1888 jusqu’à son départ de Saint-Rémy-de-Provence, 27 mois plus tard. Pour donner corps à cette période très créative, bien que fort difficile, deux écrivain (e) s interviennent au début et à la fin du livre catalogue (à l’ancienne, certaines pages n’étant pas massicotées), Sylvain Prudhomme et Louise Chennevière, qui possèdent le même statut que les artistes exposés.

 

  Ces derniers occupent divers champs de l’art contemporain avec des œuvres réalisées spécialement pour la circonstance ou non. Sur la façade de la Fondation, l’annonce de la monstration passe par un immense rébus de Gérard Collin-Thiébaut, reprenant le titre même de ce qui est montré. La petite salle à l’intérieur, occupée par une de ses installations, se trouve consacrée à ses activités de lettres copiées de Van Gogh ainsi que ses célèbres puzzles de tableaux. Des toiles de grande taille d’Harold Ancart nous accompagnent dans cette traversée épistolaire, évoquant une plongée dans une histoire de l’art sans cesse revisitée. Certaines semblent presque élégiaques tandis que d’autres frappent par leur puissante rigueur. Inattendus, les tableaux d’Isidore Isou (1925-2007), « pape du lettrisme », intitulés Commentaires sur Van Gogh. Retour de Dominique Ferrat, qui a beaucoup travaillé, mais à l’abri du monde pendant de longues années. De grands formats questionnent l’acte même de peindre où la pensée le dispute au « faire ». L’inachevé demeure un lieu expérimental empreint d’une grande sensibilité. Des photographies de grand format de Rineke Dijkstra, extraits de la série Beach Portraits, montre des adolescent (e) s sur la plage, avec une grande qualité visuelle où le réel devient presque irréel.

 

Harold Ancart, Green, 2025. Exposition Arles 2025.

   Trois bustes de femmes en laiton de Hans Josephsohn, dont les formes floutées proviennent d’une accumulation de touches, semblables, mais en volume, à celles de Tête de femme (1885) de Van Gogh. Les superbes œuvres de Mark Manders dont Working Table (2017) qui présente lui aussi quatre têtes de femmes qui semblent en argile alors qu’elles sont en réalité en bronze peint. Jacopo Benassi expose des volumes qui hésitent entre sculpture et peinture, sorte de « machineries » narratives, comme Anti Trojan Horse (2025), un charriot porte-tableaux évoquant une malle de Van Gogh. Enfin, les panneaux colorés de la grande Ann Veronica Janssens, Gaufrettes, séquence aléatoire (2025) jouent avec la lumière et avec notre passage devant eux, mettant en valeur les innombrables variations liées au temps qu’il fait et à celui qui passe.

 

  De nombreux dessins parsèment également le parcours, dont ceux d’un certain Anselm Kiefer, devenu la star que l’on sait. Dans sa jeunesse, en 1963, profitant d’une bourse, il va réaliser toute une série autour du maître hollandais, certains à Fourques (banlieue d’Arles). Pour nombre d’entre nous, une découverte importante qui se retrouvera, plus ou moins, dans son œuvre future. Des gouaches sur cartons récupérés de Louise Sartor font le lien avec des motifs floraux, entre éphémère et intemporel. Une grande émotion naît avec les aquarelles de Simone Fattal qui opte pour la suggestion et légèreté, traduisant ainsi le tragique de la vie et la grandeur de la création grâce à ses fleurs esquissées.

 

  Enfin, deux artistes historiques se trouvent également présents : Gustave Fayet (1865-1952), peintre de grand talent et important collectionneur, né à Béziers et qui a fortement contribué à l’aventure artistique de son temps ; James Castle (1899-1977), né à Garden Valley aux USA, qui a réalisé une vaste œuvre dessinée avec des intérieurs et des lieux de vie, créateur se trouvant totalement coupé du monde et du marché jusqu’en 1951, date de sa première exposition.

 

   Postalement vôtre…

 

                                                                                                                                                        Christian Skimao

 

 

 

 

mercredi 12 novembre 2025

Expositions Vivian Suter et Felipe Romero Beltran, Carré d'art, Nîmes, 2025

 

Deux expositions

Vivian Suter avec Disco

Felipe Romero Beltrán avec Bravo

Carré d’art Musée d’art contemporain, Nîmes

Du 8 novembre 2025 au 29 mars 2026

 

 

Vivian Suter, peintures, vue partielle, Carré d'art, Nîmes, 2025

  Marcher dans la peinture/Traverser la photographie

 

 

  Deux artistes complémentaires, dont l’une s’efforce, grâce à la peinture, d’interroger les bordures, tandis que l’autre, au travers de la photographie et de la vidéo, tente de montrer la perméabilité des frontières.

 

  D’un côté, Vivian Suter, artiste internationale, née à Buenos Aires, exilée à 12 ans, avec sa famille, à Bâle, vit et travaille depuis les années 1980 à Panajachel au Guatemala. Ses toiles, sans titre, sans date et sans châssis, envahissent l’espace, proposant une approche environnementale de la peinture. En effet, l’effet pictural se conjugue avec la mise en espace qui varie pour chaque lieu. Exposée précédemment au Palais de Tokyo, à Paris, la monstration de Nîmes épouse un lieu différent. Près de 400 toiles créent un effet d’envahissement où chaque œuvre cohabite avec l’autre en une sorte de métamorphose permanente. Le plus souvent abstraites, avec des apparitions fugitives de motifs, de textes,l’artiste convoque quelques grands courants comme l’expressionnisme abstrait, ainsi que des emprunts aux pratiques artistiques magiques. On reconnaîtra dans certaines œuvres, où se trouvent de la terre, des débris et autres restes du réel, un clin d’œil aux mégots insérés dans les réalisations de Jackson Pollock. Des formes archétypales apparaissent tandis que d’autres s’estompent en une sarabande effrénée : des ronds et des carrés se métissent avec des triangles et des taches. Un style particulier n’existe pas vraiment, mais plutôt une explosion gestuelle répondant à un appel des profondeurs. Cette approche, met l’inconscient à contribution, dans une approche plutôt jungienne. Parfois, un semblant d’ordre apparaît avec des toiles accrochées sur des étendoirs de grande taille et difficilement visibles dans leur ensemble, clin d’œil à l’impression textile paternelle et mise à distance pour celui/celle qui les regarde. Le titre, Disco, pourrait à première vue, se référer à la danse des seventies ; en réalité, le nom d’un des chiens de Suter qui gambade partout et bien sûr sur ses toiles, acteur involontaire d’une scénographie où la nature imprègne la culture. Dans une pièce à part, des collages très intéressants d’Elisabeth Wild (1922-2020), mère de Vivian, qui a beaucoup produit à partir de ses 70 ans et jusqu’à sa disparition.

 

Felipe Romero Beltran, photos, vue partielle, Carré d'art, Nîmes, 2025.

  De l’autre côté, Felipe Romero Beltrán, jeune plasticien né à Bogota, en Colombie, qui a étudié à Madrid et se trouve actuellement à Paris. S’inscrivant dans le courant de la photo documentaire, au sens générique, son travail consiste à montrer la face cachée des évidences par le biais d’une approche contemporaine. Tournant autour du grand fleuve Rio Bravo (d’où le nom de la monstration) qui se nomme également Rio Grande. Frontière « naturelle », entre le Mexique et les États-Unis, ce dernier devient un personnage dans ce récit convoquant les habitants des deux rives, ainsi que les nombreux migrants venant de toute l’Amérique du Sud dans l’espoir d’une vie meilleure aux USA. A partir de cette forte contextualisation politique, Beltrán a divisé son approche en trois parties Endings, Bodies et Breaches (Fermetures, Corps, Lacunes) qui remettent en cause la classification et l’identification. Ses photographies très construites, montrent des choses anodines en apparence, comme des intérieurs avec matelas, table, chaises, sound system, etc. qui acquièrent un statut symbolique. Il en va de même avec des portraits qui contiennent une part tragique d’une histoire, personnelle, sociale et politique, à la fois omniprésente et dissimulée. L’altérité ne se trouve donc pas mise en avant, remplacée par la solidarité. La réalisation audiovisuelle, sise au centre de l’exposition, se nomme El cruce (Le passage). L’artiste change le statut du fleuve, non plus vu comme une frontière, mais comme un lieu, plus anodin, où se déroulent de nombreux actes de vie : des baptêmes évangéliques dans l’eau, une compétition de pêche entre les riverains des deux pays, le témoignage d’un nageur, enfin celui d’un récupérateur qui ramasse les vêtements abandonnés des migrants pour les revendre au Mexique. Le rendu du passage d’un monde à l’autre, demeure l’équation artistique d’une œuvre, à jamais suspendue.

 

                                                                                                                                                      Christian Skimao

mercredi 29 octobre 2025

Expositions Gabriel Abrantes et Constantin Nitsche, Collection Lambert, 2025-26

 

Deux expositions

Gabriel Abrantes  LIMBO

Du 26 octobre 2025 au 20 mars 2026

Constantin Nitsche La Valse des fleurs

Du 26 octobre 2025 au 25 janvier 2026

Collection Lambert, Avignon

 

 

Gabriel Abrantes, peinture, installation, exposition Collection Lambert, 2025

 

                               Une traversée du miroir

 

 

   Gabriel Abrantes est un réalisateur américano-portugais, mais aussi un créateur polymorphe. Dans les salles de l’Hôtel de Montfaucon, l’installation Bardo Loop comprend quatre vidéos Chanteur triste, Je veux avoir un bébé, Victimes et Rupture qui convoquent, en images de synthèse, des fantômes. Ceux-ci engagent des dialogues et nous donnent un spectacle consternant, allant de la non-communication à l’agressivité. Ils semblent suivre les travers des discussions sur les réseaux sociaux, où l’on ne sait jamais quand se trouvera atteint le fameux point Godwin, lorsque les arguments laissent place aux analogies. Formellement ses images semblent irréelles, prises dans des cadres élégants, avec un piano émergeant d’une eau surgie de nulle part ou dans des décors apocalyptiques avec flammes. La mise en espace au travers de plans inclinés laisse apparaître l’image d’une surface de téléphone portable, mais hors d’échelle. La narration prend parfois une tournure plus personnelle, incluant la perte d’un être cher. La distance établie par l’intelligence artificielle fait que ces êtres irréels, errant dans le Bardo (sorte de limbes), se trouvant prisonniers dans cette boucle (Loop) à la fois métaphysique et grotesque, finissent par acquérir une dimension humaine. Trop humaine ? Dans un autre registre, plus plaisant, la vidéo A brief History of Princess X (2016) compte une narration improbable entre Brancusi et l’une de ses œuvres aux formes suggestives avec Marie Bonaparte, la psychanalyste et l’amie de Freud. Des peintures existent également, installées dans un décor théâtral, dans la salle du fond. Le minimalisme de ce décor suggéré, entre construction et évolution, permet de voir les œuvres d’un œil neuf. Nous nous trouvons, une fois encore, dans un monde hybride où l’artiste utilise ses recherches avec l’IA, puis passe à l’huile, non sans talent. Des fantômes se trouvent mis en lumière dans un cadre fixe tandis que l’histoire de l’art défile devant nos yeux. Des dessins font transition dans le couloir, remplissant une fonction de potentielles réalisations à offrir.

 

 

Constantin Nitsche, peinture, exposition Collection Lambert, 2025

  Constantin Nitsche, artiste allemand, vit et travaille à Marseille et ce déplacement Nord-Sud n’est point anodin. Il expose pour sa première exposition monographique en France dans le sous-sol de l’Hôtel de Montfaucon. Son travail pictural interroge le semblant des choses, la face cachée de l’art, le point de dissolution des réalités. Sa peinture, référentielle et cultivée, annonce souvent Matisse et Bonnard, mais seulement en apparence. La construction initiale se trouve mise en suspens par la mémoire de l’artiste au travers de repentirs nombreux qui interrogent le dessous des cartes. Ainsi apparaissent des visages, simplement suggérés, semblables à des fantômes. Là encore, la vraie vie se trouve ailleurs, c’est-à-dire dans l’acte même de peindre. En ces temps de retour de la figuration, à la vitesse d’un cheval au galop, Nitsche opte pour le pas de côté qui nous rappelle que la peinture est à la fois « cosa mentale » et réappropriation de la matière même. Une série nommée Valse des Fleurs, nous montre, au travers d’un découpage spécifique, que la rigueur apparente cache une étrangeté toute freudienne. La notion d’atmosphère semble également importante ainsi que le décalage spatio-temporel. La luminosité très spécifique du sous-sol avec sa blancheur parfois éblouissante donne une vie singulière aux œuvres de l’artiste. Ainsi la nostalgie perdure au travers de l’éblouissement d’un soleil de théâtre.

                                                 

                                                                                                                                                Christian Skimao

 

                                                                                                      

 

vendredi 10 octobre 2025

Exposition "Les animaux, ça vous parle ?", Grenier à sel, Avignon,2025

 

Exposition Les animaux, ça vous parle ?

Grenier à sel, Avignon

Avec Erik Bunger, France Cadet, Dominique Castell, Nicolas Darrot, Lab212, Jean Painlevé, Daniel Spoerri, Tout/reste/à/faire, Knud Viktor, Filipe Vilas-Boas

Du 4 octobre au 31 décembre 2025

 

 


                       Le déclin de l’empire humain ?

 

 

  C’est sur un paradoxe que s’ouvre cette questionnante exposition autour du langage des animaux. En effet, comment « parlent-ils », comment les comprenons-nous et vice-versa. La science tente d’y répondre mais l’altérité demeure. Bien sûr, le travail de Jean de La Fontaine, inspiré d’Esope, nous marque toujours, mais dans leur cadre d’un anthropomorphisme très littéraire. Filipe Vilas-Boas nous invite à découvrir ses Fabulations partir d’une machine qui utilise l’IA pour générer de nouvelles fables, rédigées devant nos yeux à l’aide d’un dispositif mécanique avec une fausse plume censée évoquer le passé.

 

  Une grande installation nommée Aurae, de Béatrice Lartigue et Nicolas Guichard, appartenant au collectif « Lab212 », joue avec un vide spatial ponctué de faisceaux lumineux qui libèrent des chants d’oiseaux au-dessus du visiteur. Cette création environnementale use de sons naturels capturés dans divers points du globe et donne naissance à une forêt virtuelle, sonore, qui pourrait évoquer Baudelaire avec «… leurs grands piliers, droits et majestueux ». Un autre collectif, « Tout/reste/à/faire », avec Mathieu Desailly, Vincent Gadras et David Chalmin proposent Phasme carapace, une sculpture de belle taille, reprenant la morphologie de l’insecte, composée d’instruments de musique de l’Afrique de l’ouest. Cette hybridation se trouve enrichie d’un dispositif sonore et de textes, l’ensemble dégageant une magie inattendue.

 

Filipe Vilas-Boas, Les fabulations de La Fontaine, Grenier à sel, 2025

  Deux artistes importants, France Cadet et Nicolas Darrot ouvrent la monstration. Elle présente une tentative de résurrection du dodo, oiseau exterminé par les Européens sur l’île Maurice à la fin du 17eme siècle, en raison d’une chasse intensive, des maladies et des rongeurs ramenés sur leurs bateaux. À travers une application sur smartphone, ce dernier réapparaît, avec son cri, qualifiable d’affreux, dans un paysage encadré. D’autres œuvres suivent, plus conséquentes, comme les Trophées de chasse qui reprennent les « massacres » des chasseurs, ici des créatures robotiques qui manifestent leur mécontentement de se trouver tuées et transformées en pièces décoratives, grâce à une interaction menaçante vis-à-vis du regardeur. Botched Dollies met en scène des animaux-robots qui présentent leurs malformations, suite à de potentiels clonages ratés, dans l’esprit de la malheureuse brebis Dolly. Là encore, ces derniers se plaignent en gémissant, créant un effet de trouble et de malaise général. Robots avez-vous donc une âme ?

France Cadet, Trophées de chasse (détail d'un trophée), Grenier à sel, 2025



  Darrot expose Apollo, petite pièce suspendue, comprenant un félin factice en tenue d’astronaute. Une interaction s’effectue avec le visiteur lors de son approche, puisqu’il virevolte et l’étrange chanson de Nico, Le petit Chevalier, se déclenche. La contradiction entre la technologie et l’apparence d’un artefact de type marionnette crée la surprise. Avec Prince Vaillant, l’artiste met en scène Vaillant, pigeon voyageur qui a porté le dernier message écrit du commandant Raynal en juin 1916, durant la Grande Guerre. Cet agent de transmission, ou plutôt son clone, se trouve dans un casque russe, récupéré sur le front ukrainien, qui lui sert de cockpit. Une lumière irréelle rend l’univers d’une science-fiction glaçante, tempérée par une sorte d’humour noir assez plaisant.

 

  Un hommage spécial se trouve rendu à Knud Victor (1924-2013), pour ses travaux sur les bruits minuscules produits par les animaux et leur aménagement plastique. Ses « images sonores » demeurent aujourd’hui une grande source d’inspiration pour une jeune génération. Au sous-sol, se trouve reconstituée sa chambre de travail dans le Luberon. Et un autre hommage historique à Jean Painlevé (1902-1989) avec des extraits de son film La Pieuvre, daté de 1927, qui mêle poésie et amour du vivant. Les travaux postérieurs de la philosophe belge Vinciane Despret, connus sous le nom de « thérolinguistique » nous culpabiliseront désormais si nous avions encore la tentation de manger du poulpe.

 

                                                                                                                                                      Christian Skimao

lundi 15 septembre 2025

Exposition Michelangelo Pistoletto et Lee Ufan, Arles, 2025

 

Exposition Michelangelo Pistoletto et Lee Ufan

A conversation Piece

Fondation Lee Ufan, Arles

Du 25 juin au 5 octobre 2025

 

 

Michelangelo Pistoletto et Lee Ufan, Io-Tu-Noi, 2003-2025, Arles

 

                                          Reflets et réflexions

 

 

 

  Il apparaît souvent difficile, pour ne pas dire artificiel, de mettre en relation deux artistes, dans le cadre d’un dialogue. D’un côté, Michelangelo Pistoletto (né en 1933) qui a participé à l’Arte Povera, de l’autre Lee Ufan (né en 1936), qui a fondé le Mono-ha. Le lieu de l’échange se trouve à Arles, dans les locaux même de la fondation Lee Ufan.

 

  Dès l’entrée, au rez-de-chaussée, se trouve L’etrusco (L’étrusque), 1976, de Pistoletto, copie du bronze, représentant en taille réelle Aulo Metello dit Le Harangueur (80 avant J-C). Il touche un miroir qui reflète sa propre image. Avec cette mise en abyme, l’artiste glisse à travers les civilisations et nous invite à « réfléchir » sur l’impact final de nos choix, car nous y apparaissons aussi à partir d’un certain angle. Pièce métaphysique, elle se conjugue avec une pièce en terre cuite de Lee Ufan qui ancre le geste de l’artiste dans une temporalité longue. À proximité, un buste d’Antonin le Pieux, du Ier siècle après J.-C., propose un dialogue à trois. Au même niveau, au fond, Io-Tu-Noi (Je-Tu-Nous), 2003-2025, œuvre qui symbolise la démarche à trois, les deux artistes et le spectateur-spectatrice. L’infini d’un côté, de l’autre une possible représentation mathématique qui inclue la poésie des choses. Le croisement indispensable entre une légèreté apparente et une massivité organique.

 

Michelangelo Pistoletto, ConTatto, 2017, Arles.

  Au premier étage, parmi les peintures de Lee Ufan se trouvent soigneusement placées les créations de Pistoletto. Retenons-en deux au moins. La première, ConTatto, 2017, utilise la fameuse technique des Mirror Paintings, soit une image photographique transférée par un processus de sérigraphie sur une surface réfléchissante en acier inoxydable poli comme un miroir. L’image du premier panneau se reflète dans l’autre, reprenant la fameuse main d’Adam tendue vers celle de Dieu, dans la chapelle Sixtine de Rome, intitulée La création d’Adam de Michel-Ange. Mais ici, la main humaine se multiplie par la seule force de sa réflexion. La seconde, Metrocubo d’infinito (Le Mètre Cubique de l’Infini ), 1966, appartient au cycle des Objets Minus (1965-1966), un groupe d’oeuvres créées selon un processus de remise en cause du système et du marché. Il s’agit d’un cube d’un mètre de côté, composé de six miroirs dont les surfaces réfléchissantes se trouvent tournées vers l’intérieur. Comme le dit génialement Pistoletto : « Au fur et à mesure que l’on ajoute des miroirs, le nombre d’images à l’intérieur de la structure augmente. Au moment où le dernier miroir est placé, formant un cube réfléchissant fermé, toutes les images visibles disparaissent. L’objet ne peut être vu que de l’extérieur, et l’on ne peut entrer en contact avec l’intérieur que par l’imagination. ». Dès lors surgit une énigme conceptuelle soutenue paradoxalement par un processus d’une extrême matérialité.

 

Michelangelo Pistoletto, Metrocubo d'infinito, 1966 et peintures de Lee Ufan, Arles

  Au dernier étage, divers Mirror Paintings, dont la caractéristique est d’offrir une double perspective, tournée à la fois vers l’avant et vers l’arrière du spectateur, se partagent l’espace, dont une œuvre historique de 1961, Uomo grigio di schiena (Homme gris de dos), encore peinte, qui les annoncent, mais qui utiliseront la photographie. L’attention peut se porter sur la production la plus récente des miroirs brisés, réalisés à partir de 2014. Color and Light en fait partie, exécuté de manière ordonnée pour aboutir à un puzzle. Le grand miroir se trouve éclaté et chaque fragment devient autonome. Cette métaphore de la société et de l’individu donne naissance formellement à des œuvres à la fois massives, fragiles, et toujours questionnantes.

 

  Les deux artistes s’interrogent sur le monde comme il ne va pas et tentent d’ouvrir leurs recherches à toutes et tous. Lee Ufan a multiplié les fondations tandis que Michelangelo Pistoletto a créé en 1994, Citadellarte, fondation ouverte, à but non lucratif à Biella, en Italie.

                                                                                                                                                    Christian Skimao

 

 

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