Exposition
Gerhard Richter
Fondation
Louis Vuitton, Paris
Du 17
octobre 2025 au 2 mars 20026
Glissements d’Est en Ouest
Figure majeure de la post-modernité
picturale, Gerhard Richter occupe une place singulière dans l’histoire récente
de l’art. Sa rétrospective à la Fondation Vuitton, couvrant six décennies restitue
la cohérence paradoxale d’une œuvre qui s’est construite sur le déplacement, la
remise en cause et le doute. En cela la rétrospective demeure un genre
risqué : il tend à figer l’artiste dans une pose susceptible de se trouver
démentie par de futurs regards. Mais il offre ici une vue globale et structurée
d’un parcours que la fluidité des formes interroge autant que les dispositifs de
la représentation.

Gerhard Richter, Table, 1965, Coll. part., Crédit photo: Jennifer Bornstein©, GR 2025
L’exposition adopte une approche globalement chronologique. Elle s’ouvre avec la fameuse Table (1962) jusqu’aux dessins d’après 2017, Richter ayant décidé d’abandonner la peinture. Une autre de ses toiles, Oncle Rudi (1965), représente l’oncle de l’artiste en tenue de l’armée allemande, réalisée d’après une photographie en noir et blanc. L’importance du flou, devenue une marque de fabrique, lui permet aussi de donner un aperçu du trouble qui l’assaille. L’Histoire rencontre les histoires familiales, mais le récit doit aussi opter pour une neutralité salvatrice, une mise à distance d’une réalité trop lourde. Les fameux portraits des Huit élèves infirmières (1966) prolongent cette réflexion, allant du cercle intime vers des anonymes.
Les années 1970 marquent un autre tournant
formel. Qu’il s’agisse des variations de l’Annonciation d’après Titien
(1973), des nuanciers de Gris (1974) jusqu’aux vastes plages de couleurs
aux titres éponymes, qui constituent une traversée des champs picturaux et des
formes de diverses époques. L’importance des grandes abstractions très colorées
ouvre la voie à un hasard plus ou moins maîtrisé, mais aussi au refus du motif,
à la puissance du geste et à un jaillissement chromatique. Pourtant, l’œuvre
abstraite Porte (1982) se confronte à l’œuvre figurative Bougie
(1982) dans un duel ou une complémentarité questionnante. Cette sensation
contrariée offre à l’artiste la mise en place d’une situation de doute où la
peinture remporte la palme.
En 1988, Richter se penche sur la série 18 octobre 1977 (1988) qui traite en 15 toiles de la disparition des membres de la Fraction Armée Rouge. Les figures se dissolvent et changent de sens. Les Confrontation présentent Gudrun Enslinn tandis que d’autres nommées Morte évoquent Ulrike Meinhoff. Le traitement du flou continue ouvrant à la fois sur l’émotion et la pérennité. Paradoxalement disparue, la FRA hante, elle aussi, la mémoire allemande. Après le nazisme, le traitement de la disparition des deux égéries du terrorisme pose beaucoup d’interrogations. En contrepoint les vastes œuvres abstraites de 1989, Décembre, semblent répondre en peinture au monde tourmenté de la mémoire. Plus tardivement, apparaît Birkenau (2014), œuvre majeure qui propose sobrement une approche de la Shoah. Quatre toiles abstraites, réalisées d’après quatre clichés pris dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, proposent une lecture où existe une tension entre le visible et l’impossible. Les clichés agrandis se trouvent recouverts et effacés suivant la technique souvent utilisée par Richter. L’Histoire demeure dans un rapport suspendu avec l’Éthique.
Dans une dernière salle, se trouvent des dessins et des aquarelles (on se reportera à l’analyse de Guy Tosatto dans le catalogue de la Fondation Vuitton) ainsi que des sculptures. Ce déplacement vers une échelle plus réduite, montre des formes plus allégées et des couleurs qui s’estompent comme dans la série 26 dessins (2023). Ce travail, très inconscient, permet à l’artiste de questionner le temps qui passe. À l’heure actuelle, l’artiste se consacre à des recherches numériques comme Moving Picture (946-3), Kyoto Version (2019-2024).
Reste en filigrane de sa carrière, une part d’énigme. Comment le jeune artiste muraliste formé dans le style académique de la RDA, a-t-il découvert que la « vraie » peinture l’attendait ailleurs ? Comment concilier le souvenir vécu du nazisme, la grisaille oppressante du stalinisme et la modernité occidentale en devenir ? Seule la possibilité d’une rédemption critique grâce à un art qui mélange ce qui ne devrait pas l’être, offre le doute comme seule certitude.
Christian Skimao
PS :
j’ai opté pour une francisation de tous les titres d’œuvres et des référents
politiques utilisés.















