mardi 17 juillet 2018

Les Rencontres de la Photographie Arles 2018


Les Rencontres de la Photographie
Arles 2018
Du 2 juillet au 23 septembre 2018



Des instantanés subjectifs



  Cette nouvelle édition des Rencontres, toujours sous la houlette de Sam Stourdzé, propose un « Retour vers le futur ». Nous opterons pour un parcours très subjectif dans une offre très riche. En premier lieu la mise en avant du travail « braque » de William Wegman, servant aussi d’affiche officielle à cette édition 2018. L’utilisation comme modèle de ses différents chiens amène à cette magistrale et réjouissante mise en scène des travers humains. Un jeu de miroir éloquent où « eux » sont « nous » alors que se brouillent les frontières du « je ». Animaux avez-vous donc une âme ? Avec Jonas Bendiksen et son exposition « Le dernier testament » on entre dans le domaine inquiétant des délires religieux où des individus se prennent pour la figure fantasmée de Jésus et trouvent des disciples pour les suivre. La force des images montre l’incroyable besoin de croire, entre illumination et pathologie.

  L’Amérique toujours, teintée de nostalgie alors que cela n’a jamais été facile pour ses minorités, avec diverses expositions : celle du grand Robert Frank avec « Les Américains » de 1958 ; celle de Raymond Depardon couvrant la période 1968 à 1999, avec une admirable série de quatre paysages ; enfin Paul Graham et ses grands formats qui montrent le désenchantement d’aujourd’hui. Une mention spéciale pour « The Train » avec trois artistes ayant opéré sur le thème du trajet en train du cercueil du sénateur Bob Kennedy de New York à Washington : historique avec les photos prises du train par Paul Fusco, Rein Jelle Tepstra a retrouvé des images d’amateur de 1968 tandis que Philippe Parreno a fait tourner des scènes d’époque à partir du toit d’un train dans une mise en abyme exceptionnelle, accompagnées par une bande-son plus que réaliste. En contrepoint, se greffent les images du passage du convoi funéraire de Castro prises par Michael Christopher Brown entre abattement, lassitude, et inquiétude du peuple cubain (convoqué pour l’occasion) et qui tourne une page de son histoire.

  Plusieurs expositions très politiques, avec d’abord une vision personnelle de Gaza de Taysir Batniji et un regard sur la création contemporaine turque avec « Une colonne de fumée ». Cette critique très acerbe de la Turquie actuelle et de la disparition de la liberté d’expression passe par des facettes multiples. Avec « Grozny : neuf villes » d’Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yuskho on plonge dans la sombre république de Tchétchénie mais au travers de photographies très léchées. « Hope », à la fondation Manuel Rivera-Ortiz, propose une grande installation de gilets de sauvetage et nous nous trouvons entre actualité (migrants avec Patrick Willocq), armée (cadets russes) et références au Chili (la série « Arpilleras » de Patrice Loubon). Genève (ville et canton) avec « Le nonante-neuf » propose une lecture documentée et distanciée de mai 68 par le biais d’une grande masse de d'archives. Enfin les « Révoltes intimes » d’Aurore Valade, au musée de l’Arles antique, dynamitent la banalité de la représentation dans une construction baroque où l’intime sert la cause défendue de ses modèles dans une débauche de couleurs.


  Une rubrique esthétique trouve aussi sa place, avec l’installation d’Adel Abdessemed (photographies prises dans la rue devant son atelier et volumes), les 100 portraits de la collection Antoine de Galbert (fixes, animés, en relief ou en peinture) et les réalisations énigmatiques de Prune Nourry. Véronique Ellena au musée Réattu propose une exposition de travaux très éclectiques et de grande tenue qui mériterait un article à part.
                                                                                                                             Christian Skimao


 


mercredi 11 juillet 2018

LUMA Arles Parc des Ateliers, La Grande Halle



LUMA Arles
Parc des Ateliers, La Grande Halle
Expositions :
- « PIXEL FOREST » de Pipilotti Rist
- « APEX » d’Arthur Jaffa
- « SUCH A MORNING » d’Amar Kanwar
- « Une histoire avec Vincent » de Lily Gavin
Du 2 juillet au 4 novembre 2018

"Pixel Forest", Pipilotti Rist, Luma Arles, 2018.




              Bouquet d’expositions


  L’immersion, caractérise cette réalisation de Pipilotti Rist intitulée « Pixel Forest ». En effet, 3000 Led se trouvent suspendus le long de câbles dans des coquilles de résine toutes faites main. Cette verticalité vibrionnante prend place dans un caisson en bois dont les murs possèdent un fond bleu propre aux prises de vue cinématographiques sans décor préétabli. L’artiste propose au spectateur un voyage d’une trentaine de minutes soutenu par les musiques d’Anders Guggisberg et de Heinz Rohrer qui ponctuent les clignotements des lumières. Outre la technicité mise en branle, mais qui ne serait rien sans la valeur poétique de cet environnement, on peut aussi y voir une métaphore du fonctionnement du cerveau au travers de la transmission des stimuli lumineux. Cette plongée dans un crâne possède à la fois une grande beauté plastique et un profond sens de la découverte. L’artiste irrigue nos sens et nous laisse libre de circuler dans une virtualité pourtant bien matérielle. Si nos sens demeurent en éveil, la rêverie active qui se dégage de l’ensemble nous entraîne vers un fantastique plein de charme.

  A contrario, « Apex » d’Arthur Jafa fonctionne sur un rythme saccadé : 841 images se trouvent projetées en 492 secondes, créant un choc visuel et auditif. Ce projet qui travaille à la défense de la culture noire avec des apparitions de toutes sortes et de toutes époques, se veut à la fois mémoriel et militant. La violence archivée trouve sa pleine mesure dans la recherche d’une esthétique de l’urgence. Les rencontres improbables dilatent les pupilles. Brutal ? Porteur d’une rage certaine ? Collage impossible ? Une approche éprouvante qui met les nerfs à rude épreuve, mais comme certains événements du réel.

  Un long film méditatif de 85 minutes intitulé « Such a morning », nous narre une approche du monde vue par Amar Kanwar. Il se divise en deux parties, la première narrant l’installation d’un professeur de mathématiques et poète dans un wagon désaffecté près d’une jungle luxuriante. La deuxième évoque la présence d’une femme armée d’un fusil tandis qu’au bout d’un laps de temps, des ouvriers surgis de nulle part démontent sa maison. Enfin, apparaissent des lettres rédigées par le professeur qui nous emmènent vers une dimension onirique. Où allons-nous et qui sommes-nous ? Par le biais de cette histoire d’une simplicité apparente se posent beaucoup de questions complexes sur le devenir de l’humain et de sa conception du monde.

  Revenons à la photographie et Vincent van Gogh. Dans le cadre d’Arles et de ses environs, l’acteur Willem Dafoe joue le rôle du grand peintre. La démarche de Lily Gavin consiste à créer une fiction se déroulant en 1888 où une jeune artiste aurait pu prendre des photos du maître, mais aussi de la société de son temps. « Une histoire avec Vincent » interroge sur la possibilité de remonter le temps et de rendre plausible un passé qui n’existe pas véritablement ou du moins que l’on connaît par bribes. S’efforçant de combler les vides, l’artiste crée une nouvelle légende s’ancrant dans un réel disparu. Une démarche très intéressante qui offre un cadre nostalgique teinté de fraîcheur à une vie devenue mythique.                                                                                                                                   
                                                                                                                                                                     Christian Skimao


THE GREAT EXHIBITION,1971-2016, Gilbert & George » Du 2 juillet 2018 au 6 janvier 2019 LUMA Arles


LUMA Arles
Parc des Ateliers, La Mécanique Générale
« THE GREAT EXHIBITION,1971-2016, Gilbert &George »
Du 2 juillet 2018 au 6 janvier 2019


« THE GREAT EXHIBITION,1971-2016, Gilbert & George » Parc des Atelies. La Mécanique Générale. LUMA Arles, 2018.



                      Une cathédrale d’images


  Le terme de cathédrale ne correspond pas complètement à l’approche esthétique de nos artistes si l’on tient compte de la dimension populaire de leur art. On y verra plutôt une référence au caractère monumental de cette monstration, la déambulation tenant lieu de célébration. Il s’agit de mettre en lumière au travers de 80 œuvres d’un parcours exceptionnel commencé à la fin des années 1960 (un lointain 20ème siècle) et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui (un bon commencement du 21ème siècle). Les choses ont-elles vraiment changé ? En grande partie, oui, puisque la dimension parfois choquante de certaines de leurs œuvres n’a plus de raison d’être (bien que de nouvelles censures réapparaissent) car leur regard porté sur la vie, la mort, la peur, le sexe, l’argent, le communautarisme, la religion, etc. demeure délicieusement détonnant.

  Si leurs premières « Living sculptures » demeurent historiquement toujours passionnantes, la photographie va prendre à partir de 1971 une place prépondérante. Partant de petites compositions en noir et blanc, Gilbert & George vont se diriger vers de grandes constructions visuelles où les photographies se trouvent les unes à côté des autres, sous la forme de rectangles ou de carrés tandis que l’encadrement en noir de chacune fait songer aux séparations d’un vitrail. D’où la référence à la cathédrale dans le titre de l’article. Ces vitraux profanes jouent avec des couleurs stridentes, des images explicites de sexes, des textes contestataires et une remise en cause de la société anglaise et de son évolution.

 Si Gilbert & George continuent de se faire solliciter tous azimuts, c’est sans doute que leur « art pour tous » remplit une fonction sociologique de proximité car nos sculptures vivantes deviennent des icônes, non pas figées dans un rapport sacré au monde mais virevoltantes et pleines de malice. L’interaction entre un monde rempli d’idoles interchangeables et des icônes très accessibles comme eux joue avec les codes de la célébrité. Le corps souple de leurs « grandes machines » (en réempruntant ce terme à la peinture du 19ème siècle) sert aussi à mettre en lumière la vraie vie. Si la dimension poétique apparaît avec force dans leurs œuvres, leur marquage énigmatique remplit une fonction d’exorcisme : sculpter le verbe.
                                                                                                                             Christian Skimao


mercredi 27 juin 2018

Exposition « Picasso Donner à voir » (Musée Fabre, Montpellier)


Exposition « Picasso Donner à voir »
Musée Fabre, Montpellier
Du 15 juin au 23 septembre 2018

   
Pablo Picasso, Femme aux mains jointes (étude pour «Les Demoiselles d’Avignon») , Paris, printemps 1907, huile sur toile, 91 x 72 cm, Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979, inv. MP16, photo © RMN-Grand Palais, (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau, service presse / musée Fabre © Succession Picasso, 2018

                                          

   Quatorze clés pour comprendre le désir


  Cette monstration s’inscrit dans le cadre de la saison « Picasso-Méditerranée » impulsée par le Musée national Picasso de Paris. Elle comprend une centaine de créations qui explorent toutes les techniques abordées par Picasso dans le cadre d’un panoptique permettant au spectateur de circuler tout en se perdant dans la tradition labyrinthique. Pourquoi 14 moments clés et pas 15 ou 16 ? Ce nombre, somme toute arbitraire, permet une approche très didactique du travail tout en mettant l’accent sur un nombre d’œuvres extrêmement connues provenant de la capitale. Nous ne nous trouvons pas ici dans le principe de la découverte, mais plutôt dans celui de la mise en valeur.

  Passons rapidement en revue ces sections : les débuts avec la période allant de 1895 à 1896 puis la découverte de Paris, le séjour à Madrid, enfin les premières années fécondes dans la ville lumière autour des modèles primitifs avec le grand tournant de 1906-2007 des Demoiselles d’Avignon (on ne verra ici que des esquisses, bien entendu). L’apparition d’une approche nouvelle qui donnera un mouvement nouveau, le Cubisme prend alors place dans les recherches polymorphes de Picasso. La fameuse Nature morte à la chaise cannée de 1912 montre comment l’espace illusionniste le dispute à l’introduction d’objets du réel, utilisés tels quels. Enfin la sculpture, genre très important se trouve représentée par quelques pièces dont Le Verre d’absinthe en bronze peint. La septième section couvrant 1918 à 1923 évoque un certain « retour à l’ordre » avec la toile monumentale La flûte de Pan tandis que la huitième confronte ses recherches au Surréalisme. Période difficile puisque les rapports d’André Breton avec la peinture sont trop restrictifs pour l’artiste. Il crée en fait son propre surréalisme puis va se diriger vers la gravure dont La Suite Vollard dans les années trente qui se trouve exposée au second étage du musée Fabre. « Autour de Guernica » permet d’évoquer l’œuvre, assez hasardeusement puisque se tient en ce moment même la grande exposition éponyme au musée Picasso, mais également sans le tableau, jugé intransportable. La onzième section évoque l’après-guerre et la Riviera avec Antibes d’un côté et les céramiques de Vallauris. Les années 1953-1954 mélangent intimité et création (rupture avec Françoise Gillot) tandis que la disparition de Matisse l’entraîne dans une relecture des grands maîtres de l’art comme Delacroix, Courbet, Poussin, Manet, etc. En 1963-1964 le mano a mano entre l’art et l’artiste s’amplifie grandement avant de nous conduire à la dernière section intitulée « Le souvenir des farces de jeunesse » (1972). Période riche et ouverte qui a été critiquée fortement à l’époque avant de devenir « classique » à son tour.

  S’il n’est guère aisé de trouver du neuf à dire sur l’œuvre du Maître, gardons en mémoire son incroyable vitalité et son sens de l’ironie. Tout tourne autour de lui comme son pinceau-scalpel virevolte sur la toile, dépeçant les formes pour en retrouver l’état originel.

                                                                                                                                                     Christian Skimao


lundi 7 mai 2018

Wolfgang Tillmans « Qu’est-ce qui est différent ? » Carré d’art-Musée d’art contemporain,Nîmes


Exposition Wolfgang Tillmans
« Qu’est-ce qui est différent ? »
Carré d’art-Musée d’art contemporain
Place de la Maison Carrée, Nîmes
Du 4 mai au 16 septembre 2018


"Paper drop Oranienplatz, c. "2017  Wolfgang Tillmans.
Courtesy Galerie Chantal Crousel et Galerie Buchholz, 


    
Faux-vrai ou vrai-faux ? 


  Pour une fois, débutons avec le catalogue de l’exposition qui reprend en français une parution d’où provient le titre de l’exposition. Wolfgang Tillmans a été invité comme rédacteur en chef par l’Association des arts et de la culture de l’économie allemande (« Kulturkreis der Deutschen Wirtschaft ») qui s’occupe d’un important projet annuel de théorie (« Jahresring »). Voilà une publication qui semble, en effet, bien éloignée des problématiques de l’art contemporain et pourtant elle permet à l’artiste d’évoquer ses points de vue avec des invités sur des problématiques relevant conjointement des domaines éthiques, esthétiques, sociologiques, et même politiques.
  Au niveau des œuvres présentées, le choix a porté sur des productions récentes comme « Vapeur » de 2017, mais aussi de plus anciennes, comme « Springer » de 1987. Les images proviennent de magazines, de clichés réalisés par l’artiste et aussi de la source inépuisable que représente internet. Au niveau des portraits existent de nombreuses œuvres qui interrogent le monde sur les relations, soit amoureuses, soit sociales, mais aussi sur les difficultés subies par les minorités tant sexuelles qu’ethniques. Le sexe n’est pas toujours si libérateur car le regard de l’Autre peut changer la nature profonde de chaque image, la dénaturer en quelque sorte.  
  Si l’interprétation demeure une source de malentendus, l’artiste a développé depuis 2005 les « Truth study center ». Il s’agit de tables où sont présentées des photocopies d’information erronées provenant de la presse mondiale avec des textes théoriques. Ces compositions permettent une collision entre le monde politique et l’univers photographique personnel. La frontière devient de plus en plus mince entre un réel supposé, son analyse et sa potentielle représentation. Rien ne sert de courir après les lubies de l’époque, seule compte l’analyse
  Retour à une vision plus esthétisante avec la somptueuse série « Paper drop Oranienplatz » de 2017 qui achève le parcours muséal à Nîmes. Le rapport existant entre la feuille de papier qui donne la forme de la goutte ainsi que la référence géographique de cette place berlinoise de Kreuzberg où de nombreux réfugiés ont séjourné, nous ouvre des horizons nouveaux. Tous les possibles se trouvent présents et absents à la fois, cachés ou révélés.
  Le travail plastique et politique au sens large de Wolfgang Tillmans questionne les fondements même de notre système de perception. À l’heure des « fake news » érigés comme vérité, se pose la question du sens critique. Sa disparition (Mais existait-il davantage autrefois ? On peut en douter au regard des idéologies du 20ème siècle) conjuguée avec la notion de « Backfire effect » (« Retour de flamme ») qui définit une attitude psychologique selon laquelle un individu reste convaincu de la véracité d’une affirmation malgré le fait qu’elle soit totalement fausse, propose de nouvelles manipulations. Et le jugement de l’Histoire dans tout ça ?                                                                                                             Cristian Skimao


lundi 23 avril 2018

« Soleil chaud, soleil tardif. Les Modernes indomptés » et « Paul Nash. Éléments lumineux » Fondation Vincent van Gogh, Arles


Expositions « Soleil chaud, soleil tardif. Les Modernes indomptés »
et « Paul Nash. Éléments lumineux »
Fondation Vincent van Gogh
35ter, rue du docteur Fanton, Arles
Du 21 avril au 28 octobre 2018


Coup de chaud esthétique



  Double exposition avec « Soleil chaud, soleil tardif » qui s’inscrit dans le grand projet « Picasso-Méditerranée » d’une part, et la première exposition importante des œuvres de Paul Nash en France.


Picasso-Tête d'homme au chapeaudepaille,1971© Succession Picasso.


  En revenant sur la première, au sous-titre extrêmement évocateur, « Les Modernes indomptés », Bice Curiger a mis en relation des œuvres d’époques différentes dont les liens se tissent au soleil des émotions. Un mélange détonant d’influences placées sous le signe de Van Gogh et qui irrigue la modernité. Travaillant également sur le concept d’œuvre tardive, elle convie des travaux de Picasso de la dernière période, très libres, qui furent fort mal accueillis lors de leur présentation dans les années 1970 à l’exposition d’Avignon. Puissance du jugement de l’histoire puisqu’ils se trouvent aujourd’hui totalement compris et admirés. Des peintures de Giorgio De Chirico, reprenant celles de ses débuts, posant la question de l’originalité et de la contemporanéité. L’énigme de sa démarche demeure totalement intacte. Des rapports formels s’établissent avec Sigmar Polke, ce qui est plus surprenant tandis que les superbes toiles de Joan Mitchell s’épanouissent pleinement dans les salles. Calder se trouve présent avec des œuvres sur papier d’une grande sensibilité où des motifs un peu enfantins offrent au regard une gaîté inattendue. En contrepoint, le travail très ciselé d’Etel Adnan lui répond tandis que des extraits de texte de L’Apocalypse arabe nous entraînent dans les méandres de la guerre civile libanaise. Mort et Soleil. Deux plongées dans le temps, au 19ème siècle tout d’abord avec Adolphe Monticelli, né à Marseille, qu’admirait Vincent van Gogh ; au 20ème siècle avec le polymorphe Sun Ra, compositeur et musicien américain, mais aussi dessinateur et réalisant des performances de style afrofuturiste. Des films, documents d’époque, et autres raretés ponctuent ce grand moment de la rencontre du beat et d’une mythologie égyptienne revisitée.



Paul Nash -Eclipse of the Sunflower, 1945



    Simon Grant a réalisé le commissariat de la seconde consacrée au peintre britannique Paul Nash (1889-1946). En partie placée sous le signe solaire et terrien par excellence du tournesol, les brumes de l’Angleterre se dissiperont-elles au soleil des modernités ? L’approche picturale de cet artiste demeure assez complexe, mélangeant les styles et les influences de son époque. À la fois très impliqué dans les deux conflits mondiaux de son temps, il a été artiste officiel de guerre, tout en poursuivant une recherche teintée d’un fort mysticisme. Le rapport entretenu avec les avant-gardes de son temps apparaît comme assez symptomatique d’une approche anglaise qui n’a pas participé véritablement aux enjeux modernistes, exception faite avec le Vorticisme et l’influence du Surréalisme, comme la France ou l’Allemagne, du moins jusqu’aux années 1950 avec l’émergence du Pop’Art. Michael Bracewell évoque le « modernisme visionnaire anglais » à son égard, sorte de rêverie spatiale mâtinée de références mythologiques, complétée par une glissade du côté d’un certain fantastique. Son intérêt pour les paysages et les formes de la nature (comme les champignons) se double d’une volonté de s’abstraire du réalisme sans véritablement faire de l’abstraction. L’admiration portée à Jean Lurçat pourrait ainsi offrir une piste dans la découverte de cette inclassable personnalité.

Christian Skimao


mardi 17 avril 2018

Désir d'archéologie (Carré d'art-Musée d'art contemporain Nîmes)

Exposition « Un désir d’archéologie (Perspectives sur le futur) »
Avec Baris Dogrusöaz, Asier Mendizabal, Thu Van Tran, Clemens Von Wedemeyer
Project Room
Carré d’art-Musée d’art contemporain
Place de la Maison Carrée, Nîmes
Du 12 avril au 4 novembre 2018

Et le nouvel accrochage de la collection permanente du Musée.




The Beginning. Living Figures dying, 2013 Installation vidéo HD. 18’ Vue de l’installation à KOW, Berlin, 2015. Photo Ladislav Zajac Courtesy KOW, Berlin & Galerie Jocelyn Wolff, Paris © C. von Wedemeyer 




                                              Un futur antique


 
 L’exposition joue avec la thématique de l’archéologie, pendant contemporain d’une recherche plastique, menée en parallèle avec la future ouverture du Musée de la Romanité en juin de cette année. Quatre artistes proposent ainsi quatre approches différentes mais complémentaires.

  De prime abord, la plus parlante est celle de Clemens Von Wedemeyer, qui joue avec les stéréotypes du cinéma et de sa représentation du monde antique. Utilisant de nombreux extraits de films anciens et optant pour un remontage à la fois séquentiel et évolutif, son installation « The Beginning. Living Figures Diying. » frappe par le besoin de reconnaître, de comparer et de classer, ce qui s’avère bien vite impossible. D’où cette délicieuse frustration face à la sculpture grecque et romaine qui s’ajoute à une sorte de nostalgie cinéphile.

  Toujours dans les réalisations animées, « Europos Dura Project » -A relational excavation » de Baris Dogrusöz propose une projection sur deux châssis tendus faisant office d’écran. Cette cité, Europos Doura, sise en Syrie, a existé au 3ème siècle avant J-C et durant 500 ans a été un lieu intense d’échanges commerciaux et culturels. Assiégée par les Perses et ensevelie par le sable, elle réapparaît pour les archéologues. L’artiste, travaillant à la façon d’un chercheur, nous met en scène et en images une sorte de Pompéi plus orientale où la résistance joue avec l’oubli en un parallèle troublant avec les destructions actuelles dans le même pays.

  Asier Mendizabal questionne le musée et sa présentation idéologique des objets et des restes humains en s’appuyant sur les écrits théoriques de Paul Rivet qui au début du 20ème siècle a conduit une expédition nommée Deuxième mission géodésique française en Équateur. La présentation des crânes et des vases laisse voir un point de vue esthétique et idéologique de l’époque. En les contournant et les déplaçant, il change les points de vue et introduit une critique certaine de cette approche datée. Mais où nous plaçons-nous aujourd’hui face à cette altérité ?

  Avec une série de photos intitulée « Les pieds de la République », Thu Van Tran a retrouvé un monument daté de 1920 à la gloire de l’épopée coloniale. Placée initialement au Palais des colonies à la porte de Vincennes, la statue a été déménagée au jardin tropical de Nogent-sur-Marne où elle sert de support anonyme aux jeux des enfants. Décrépitude de l’Empire et réappropriation ou non du passé offrent une réjouissante et questionnante perspective. Une seconde œuvre nommée « Notre mélancolie », se trouve composée de moules en plâtre de dix-neuf lettres et deux ponctuations qui ont permis de matérialiser un poème en quatre vers de Fernando Pessoa. Des prothèses en cire étayent les lettres présentes en creux. Au texte répond l’absence et paradoxalement ces fossiles annoncent la présence.

                                           Christian Skimao


OMER FAST - Continuity, 2012, vidéo HD, couleur, son, durée : 40' en boucle. Dépôt du Centre national des arts plastiques. Inv.: FNAC 2014-0467. Photo courtesy GB Agency/Phillip Wölke. © Omer Fast. 





  Le nouvel accrochage de 2018 intitulé « Collection des archipels » présente 22 artistes dont une œuvre de Patrick Saytour, une vidéo d’Omer Fast « Continuity », la série des diagrammes de Suzanne Treister, les fragments reproduits de la Statue de la Liberté de Danh Vo,…  pour ne citer que ceux-ci. Le titre général utilise les réflexions théoriques et poétiques d’Édouard Glissant dans son ouvrage Tout Monde.