mardi 8 octobre 2019

Caroline Achaintre, Estrid Lutz, Ambera Wellmann Mo.Co La Panacée.


Trois expositions monographiques :
Caroline Achaintre, Estrid Lutz, Ambera Wellmann
Mo.Co La Panacée. 14, rue de l’Ecole de pharmacie, Montpellier
Du 5 octobre 2019 au 5 janvier 2020

Caroline Achaintre. "Glover", 2018.


                               Une, deux, trois

  Trois expositions monographiques de jeunes artistes prennent place dans les locaux de La Panacée. En suivant le sens de la visite, on découvre d’abord les toiles d’Ambera Wellmann. Les corps peints se mélangent dans une indifférenciation voulue avec de vives couleurs. Mais de qui s’agit-il vraiment ? L’effacement fait partie intégrante de sa démarche, flou offrant une transgression complète de la notion de genre. Un classique du désir, mais soutenu par un regard féminin change donc le cap des fantasmes. L’onirisme « queer » déferle, picturalement soutenu par de grandes références picturales comme Francis Bacon ou Goya. Ce ne sera plus jamais un Picasso minotaure en érection, mais une jouissance multiple en ondulation avec les invariants des corps mêlés, tendres ou violents, serpentins ou colorés, dépendants ou indépendants.

 Changement de cap avec Estrid Lutz qui séjourne au Mexique depuis 2017, à Puerto Escondido. Au travers d’une installation qui parfois plonge dans la nuit, elle met en scène des luminescences au travers de grandes compositions irisées. Utilisant paradoxalement des matériaux industriels (polycarbonate, fibre de verre, résine époxy, Kevlar, etc.)  associés à des pigments, elle tente de rendre compte des mouvements des vagues et de la nature. Des dessins réalisés à l’encre hydrochromique changent de couleur lorsqu’ils sont aspergés d’eau. La résidence artistique de Montpellier lui a fait découvrir un centre de réalité virtuelle qui a fortement influencé sa production actuelle. Les forces physiques prennent langue avec les forces spirituelles en un éblouissant ballet.

  Une approche autre avec les aquarelles, céramiques et tapisseries de Caroline Achaintre. Cette artiste se définit comme sculptrice, travaille avec des techniques qualifiées de traditionnelles, mais en les inscrivant dans un théâtre personnel de la représentation. En effet, son approche plastique passe par une connaissance du métier nécessaire à la réalisation de chaque artefact, sans intermédiaire ni assistant. Ainsi les céramiques réalisées sont faites par elles, comme les étranges et étonnantes tapisseries qui reprennent les codes traditionnels en les détournant. L’importance de la notion du « faire », les références à l’expressionnisme, aux arts premiers mais aussi aux cultures urbaines, offrent un panorama redevenu nouveau à l’époque du tout virtuel. Il ne s’agit pas de se contenter de la simple perception du résultat, mais plutôt de prendre en compte la conception même des formes et leur détournement.

  Complémentarité des travaux, langueur acérée des propositions, pensées mouvantes, permettent d’ouvrir nos regards à ces approches contemporaines et pourtant inscrites dans une tradition revisitée. Questionnement salutaires ...                                                                                                                                                                                                                                                         Christian Skimao

mercredi 17 juillet 2019

CACN Nîmes Rodolphe Huguet


CACN Centre Art Contemporain de Nîmes
25, rue Saint-Rémy Nîmes
Exposition « Pour rêver une liberté retrouvée dans une maison sans murs » de Rodolphe Huguet
Du 12 juillet au 22 septembre 2019

Rodolphe Huguet "Maisons-valises"



                                              La terre et la Terre


  Rodolphe Huguet est un artiste de situations ou plutôt un artiste qui crée des situations dans le monde entier. Cette exposition au CACN lui permet de présenter un certain nombre de pièces réalisées auparavant. Il a travaillé avec la tuilerie Monier à Marseille pour connaître le matériau, l’éprouver de l’intérieur avant de l’orienter vers une nouvelle destination. La tuile qui couvre nos toits représente la protection contre les éléments, mais ici l’artiste la détourne et la met en rapport de formes et de contenu avec des gens ayant perdu cette protection.

   Placées sur de sobres étagères de rangement, au milieu du lieu, se trouvent la série des « Warchitectures ». Ces sculptures colorées reprennent le matériau tuile, mais transformé par l’élongation et la malaxation, puis par le percement de trous, semblables aux passages de balles à travers la chair. Cette forte charge métaphorique se trouve aussi présente dans les « Maisons-valises », une autre série composée de tuiles de couleur brune plus neutre, de tendeurs et de poignées, semblables à de véritables valises qui laissent voir une partie de leurs entrailles. Elles semblent comme abandonnées par leurs propriétaires lors d’une fuite ou d’un départ par trop précipité.

  On pense bien sûr aux migrants dont la question hante nombre de pays dont la France. La série des « Pièges à rêves » avec des tongs usagées échouées sur des plages sont prises au piège de filets tissés avec des lacets de chaussures. La tong représente la chaussure des gens pauvres par rapport à la chaussure à lacets des gens riches. Une symbolique de la lutte des classes par le biais du chaussement.

  Un peu à part, dans la salle du fond se trouve une installation très intéressante. Nommée « Sans titre », un environnement d’empreintes de mains dans la terre cuite se trouvent suspendues le long de fils. Que symbolisent-elles ? Que racontent-elles ? La disparition des corps dont il ne resterait que la trace des mains dans la terre ou quelque monument futur aux disparus de ces grandes migrations ? Dans le même ordre d’idées, mais très épurée, se trouve une œuvre mixte, une sorte de « piège à rêves » mais comprenant deux fragments de terre cuite accrochés dans un morceau de clôture grillagée.

  Simple constat ou engagement ? Dans les deux cas Rodolphe Huguet construit une œuvre forte qui nous interroge. Les narrations implicites qui accompagnent ses constructions demeurent présentes dans le trou noir de nos consciences.



                                                                                                                 Christian Skimao




Rodolphe Huguet "Warchitectures"



jeudi 11 juillet 2019

Les Rencontres de la Photographie, Arles 2019


Les Rencontres de la Photographie, Arles 2019
« 50 ans d’expositions », dans de multiples lieux en ville
Du 1er juillet au 22 septembre 2019


Evangelia Kranioti, Miss Without Papers, série Beirut Fictions.




                                                            Fifty/fifty



  Le festival international photographique d’Arles présente sa cinquantième édition. C’est long et court pour un art qui a connu tant de changements techniques, esthétiques et sociologiques. Notre approche se trouvera dictée par l’intérêt personnel et la réflexion sur le fait photographique. La construction très rigoureuse du festival offre néanmoins un côté extrêmement éclectique qui séduira bien des regards différents.

  En premier, l’éblouissant travail d’Evangelia Kranioti à la chapelle Saint-Martin du Méjan. Mêlant des photographies à l’aspect magique avec d’autres possédant une trivialité contestatrice, elle explore la marge des mondes. Pourtant, une rigoureuse composition le dispute à un lyrisme enveloppant. Marina Gadonneix, à la Mécanique générale, expose des reconstitutions de phénomènes naturels à l’occasion d’une résidence au sein du Centre national d’études spatiales (CNES). L’ensemble possède une incroyable force poétique avec la mise en regard des changements d’échelle. Pourra-t-elle bientôt montrer une tornade d’appartement aussi belle qu’une vraie ?

  Un volet très politique avec Emeric Lhuisset (lauréat de la résidence BMW) au cloître Saint Trophime avec la très intéressante proposition « Lorsque les nuages parleront ». Il s’agit de nous montrer ce qui ne se trouve plus présent. C’est la mémoire kurde qui s’estompe dans les replis d’un paysage dominé par une autre culture. Fort et poignant à la fois. « Les murs du pouvoir » (barrières bâties en Europe seulement) » de différents artistes, montrent avec lassitude la force de la méfiance au travers de 3 types de construction : les murs d’influence, les murs de ségrégation et les murs de migration. Philippe Chancel à l’église des Frères prêcheurs, avec « Datazone » propose un dispositif mettant en relation diverses parties du monde et leurs interactions. Au Monoprix, à l’étage, Mohamed Bourouissa avec « Libre-échange » expose quinze ans de création mixant photographies, vidéos, peintures, dessins, sculptures ; ses interrogations sur les représentations des oubliés, les circuits parallèles du commerce, les interstices du marché, offrent une image très brouillée de la société actuelle et de sa violence latente. Ici, il n’y a pas de « premier de cordée ».

  Les clichés de Libuše Jarcovjáková à l’élise Sainte-Anne rejoignent les « Corps impatients » de la photographie est-allemande des années 1980-1989 à l’Atelier des Forges; déglingue, bière, errances, sexe, marges difficiles. Une sorte d’équivalent de la rébellion des jeunes à l’Ouest, avec plus de répression idéologique et encore moins d’espoir. On remarquera les photos de « Visages de morts » de Rudolph Schäfer où règnent paradoxalement le calme et la tranquillité ; une grande force visuelle soutenue par de solides références picturales. En contrepoint « La Movida » au travers de ses photographes respire l’aventure colorée au palais de l’Archevêché. Et que dire des coiffures extravagantes d’Ouka Leele, dont celle citronnée de l’affiche des Rencontres ?


   Si la Fondation Manuel Rivera-Ortiz a choisi le thème général de « Hey ! What’s going up ? » on a d’un côté une approche de la Motown (la maison de disques légendaire de la musique noire américaine), de l’autre un reportage plus posé sur les « Nouvelles routes de la soie » de Dominique Laugé où le temps s’étire le long des paysages.

 Des perles chinoises ponctuent le parcours. « Peony » d’Isa Ho, de Taïwan, au même endroit, fait cohabiter face à face dans une vidéo, une danseuse d’opéra traditionnel chinois et de l’autre une chanteuse de K-Pop qui se déhanche ; chocs des temporalités et des gestuelles pour une nouvelle perception artistique. « Romance in Lushan cinema » de Lei Lei : à l’origine, il y a une vieille photographie de l’artiste au Mont Lushan en 1988. Son film se compose de clichés noir et blanc d’amateurs trouvés dans des marchés, de cartes postales, d’images de propagande de la période Mao, de captures du film « Romance on Lushan Mountain » (premier film d’amour de l’après Révolution culturelle, réalisé en 1980) ; dans cet univers recréé, avec un vieux cinéma reconstitué, la nostalgie le dispute à l’impossible devenir au travers de l’art. Une très grande réussite.

  À La Mécanique générale, les jeunes femmes altières de Valérie Belin pourraient être des célébrités, mais elles se trouvent totalement fabriquées. Ainsi ses « Painted ladies » suivent un processus bien particulier de création. Elles se trouvent maquillées avant la prise de vue puis leur image se trouve traitée numériquement. Il en résulte une forme hybride, violemment irréelle, dont le glamour tragique en noir et blanc irradie par sa présence nos rêves caviardés.

  Les femmes pionnières de la photographie se retrouvent à l’Espace Van Gogh. Helen Levitt, à partir de 1930 saisit la culture de rue des quartiers défavorisés de New York. Eve Arnold, Abigail Heyman et Susan Meiselas publient chacune un livre au milieu des années 1970. Elles analysent avec lucidité le rôle des représentations féminines dans l’espace public et privé.

  Enfin, les dix artistes représentés par dix galeries se situent dans un nouveau lieu nommé « Ground Control », avec le soutien de la SNCF, près de la gare d’Arles. Une sélection qui présente des approches parfois très esthétiques de la photo, mais aussi des recherches sur la lumière jusqu’à des installations. La participation de la fondation Louis Roederer se manifeste par un prix décerné cette année à deux créatrices Kontakt de Máté Bartha et la Galerie Tobe à Budapest (Hongrie) ainsi que SUITE… de Laure Tiberghien et la galerie Lumière des roses à Montreuil (France). Notons que ce dernier travail demeure extrêmement questionnant sur le fait de savoir ce qu’est réellement la photographie au sens le plus élémentaire.

 Un bonus spécial pour « Cartes postales » au musée de l’Arles antique. Cette monstration se trouve organisée par deux commissaires Magali Nachtergael et Anne Reverseau, lauréates de la Bourse de recherche curatoriale des Rencontres d'Arles. Elles offrent un regard critique, ludique et ironique sur ce que véhicule cet étrange objet d’un désir préfabriqué.


                                                                                                                          Christian Skimao


Marina Gadonneix, Sans titre (Foudre). Avec l’autorisation de la galerie Christophe Gaillard.


mardi 9 juillet 2019

Carré d’art-Musée d’art contemporain (Grand Arles Express 2019)


Carré d’art-Musée d’art contemporain
Dans le cadre des Rencontres photographiques d’Arles (Grand Arles Express 2019)


Expositions : au 2ème étage du musée : « 30 ans après. Art collection Telekom » avec Petra Feriancová (1977), Ion Grigorescu (1945), Aneta Grzeszykowska (1974), Igor Grubić (1969), Petrit Halilaj (1979), Šejla Kamerić (1976), (1982), Vlado Martek (1951), Ciprian Mureşan (1977), Vlad Nancă (1979), Paulina Olowska (1976), Dan Perjovschi (1961), Agnieszka Polska (1985) (du 11 juin au 10 novembre 2019).                                                                                                                                                                 
À la galerie Foster-Hall, Daniel Andujar avec « Leaders » (du 28 mai au 3 novembre 2019).

À la Chapelle des Jésuites : Ugo Rondinone avec « Thanx 4 Nothing » (du 11 juin au 29 août 2019)




   Une présence esthétique à côté d’Arles
  

Carré d’art présente au second étage, une sélection d’œuvres de la collection Art Telekom, créée en 2010. Elle repose sur la défense d’artistes provenant de ce que l’on nommait il y a 30 ans justement, l’Europe de l’Est (mais à l’Est de qui ?). Plutôt que de disposer d’un lieu spécifique, cette institution aide les artistes retenus à participer à diverses expositions à travers le monde. Petra Feriancová expose 112 photographies de pigeons provenant des archives de son grand-père. Elles se trouvaient exposées en 2012 au pavillon tchèque et slovaque de la Biennale de Venise où elle représentait la Slovaquie. Le questionnement va de la passion pour le volatile jusqu’à l’obsession d’atteindre le pigeon parfait. Au travers des ratages se dessine une étrange recherche génétique, ici bien anodine, mais qui fait songer aux folies issues de la littérature fantastique jusqu’aux errements d’aujourd’hui. Igor Grubić, de nationalité croate, mène un travail actionniste dont les résultats photographiques explorent la mémoire d’une certaine Yougoslavie disparue. Le rouge conserve plusieurs sens, allant de l’oppression à la libération en fonction de l’analyse sémantique proposée. Citons le travail très emblématique de cette commémoration des trente ans avec Šejla Kamerić qui se met en scène cachée derrière ses gants blancs, parée de bijoux. Sa photo symbolise ainsi le clinquant de l’époque et les promesses d’un libéralisme préoccupé uniquement d’économie qui aurait oublié son versant politique. Une œuvre très puissante visuellement. Et toutes les autres dont la grande installation de la tchèque Eva Kot’átková, sur les peurs de l’enfance et les contraintes éducatives.
  À la galerie Foster-Hall, au rez-de-chaussée, Daniel Andujar présente « Leaders », un énorme pêle-mêle de reproductions de leaders politiques et de publicités les utilisant placardés sur des murs éphémères. La juxtaposition de ces images trouvées dans les médias reflète furieusement le mélange des genres politiques et commerciaux dans un vacarme visuel. Qui est qui ? Et qui fait quoi ? Les inversions possibles laissent le spectateur épuisé dans un climat de dérision et d’inquiétude. Tout devient équivalent à tout dans une débauche de communication dénoncée par l’artiste.
  Enfin, à la Chapelle des Jésuites, en collaboration avec l’École des Beaux-Arts de Nîmes, passe une vidéo d’Ugo Rondinone intitulée « Thanx 4 Nothing » avec le grand John Giorno en représentation. Reprenant un texte écrit pour ses 70 ans (Giorno est né en 1936), Rondinone va en réaliser une œuvre d’art complète à partir de la performance initiale ; pieds nus, en smoking noir devenant parfois blanc, le compagnon de route de la Beat Generation évoque les souvenirs des grands artistes côtoyés, des êtres chers, d’un monde englouti. Il s’agit à la fois de laisser une trace de Giorno poète, mais aussi acteur de son propre texte. Incantatoire, nostalgique, dramatique il en ressort quelque chose d’extrêmement poignant, du dernier salut du poète à un monde devenu étranger. « Pieds nus sur la terre sacrée » ou pieds nus sur la terre de poésie ?
                                                                                                                                 Christian Skimao

mardi 2 juillet 2019

Ernest Pignon-Ernest Palais des Papes, Avignon,2019


Palais des Papes, Avignon.
Ernest Pignon-Ernest Exposition « ecce homo. »
Du 29 juin 2019 au 29 février 2020.

1990-NAPLES-La Zecca-étude pour épidemie©Ernest Pignon-Ernest




                              Le dessein évolutif des dessins
 


  Ernest Pignon-Ernest est un grand artiste qui s’inscrit dans la durée et dans un humanisme actif. Il possède une grande maîtrise de son art et sait mettre en valeur son esthétique tout en la mariant avec ses convictions, ce qui demeure de plus en plus rare. Il prône un art accessible à beaucoup (tous ?) avec une volonté d’occuper poétiquement les lieux choisis par ses soins. Sa démarche repose ainsi sur une solide réflexion liée à la notion même du lieu : « Si on peut parler d’œuvre, l’œuvre n’est pas le dessin, mais le lieu lui-même révélé par l’insertion du dessin ». Avec cette réflexion, il situe ses recherches parmi les enjeux contemporains, dont ceux de Daniel Buren, non pas au niveau formel mais réflexif. Il ne s’inscrit donc pas dans une simple démarche de « street-art » bien que de nombreux jeunes créateurs le citent en exemple.

  Cette importante exposition, dans la grande chapelle du Palais des Papes, à la demande de la ville d’Avignon, regroupe 400 pièces qui vont des études aux photographies des images en situation en passant par des dessins préparatoires et des affiches originales retrouvées comme la légendaire image de Rimbaud de 1978. Elle retrace 50 ans de carrière d’un artiste confronté au réel et à la difficulté d’intervenir, souvent clandestinement, dans l’espace public. Parcours voulu chronologique, nous voyons les premiers travaux en hommage à Picasso et à la « Pieta d’Avignon ». En 1966, il s’installe à Méthamis dans le Vaucluse et très rapidement vient le moment de l’action puisqu’il veut montrer son opposition lorsque la force de frappe atomique nationale s’installe au plateau d’Albion. Que faire en tant qu’artiste et citoyen ? Il va se servir d’une photo d’Hiroshima pour en réaliser des pochoirs le long de la route menant au camp militaire. Toujours dans cet esprit, mais travaillant à partir de 1971 avec le graveur Dacos, ils réalisent ensemble de grandes sérigraphies qu’il colle sur les murs de Paris pour le 140ème anniversaire de la semaine sanglante de la Commune de Paris. De nombreuses créations vont suivre avec les « Immigrés » en 1975 dans les rues d’Avignon, à Alger avec la figure de Maurice Audin, à Santiago au Chili avec celle de Pablo Neruda, à Lyon (à la prison Saint-Paul), à Soweto, à Haïti, et bien d’autres encore. Lutte des arts et lutte des classes.

  L’Italie joue un rôle à part, d’accélérateur de création. La période napolitaine (1988-1995) avec ces corps terriblement présents qui s’intègrent dans les strates de l’ancienne cité semble lui permettre de renouer avec la grande peinture. Son dessin possède les attributs d’un certain classicisme qui lui a parfois été reproché par nos institutions culturelles. La neutralité voulue par l’artiste pour permettre à chacun de reconnaître le sujet ne semble pas toujours compris dans sa démarche. Naples est excessive, paradoxale, près du versatile Vésuve et lui convient à merveille. Le créateur se nourrit de littérature avec Dante, mais aussi de peinture avec Masaccio et de musique. Le cocktail obtenu change l’excrément en or ou montre le côté ordurier du métal avec le Caravage qui court plus vite que son ombre. Ne manquait que Pasolini vivant tenant Pasolini mort dans ses bras en 2015 pour les 40 ans de l’assassinat du grand créateur (cf. l’affiche officielle de l’exposition d’Avignon). On remarquera aussi l’inépuisable réservoir de thèmes et de représentations que peut fournir le catholicisme à cet athée.

  En guise de conclusion, remarquons que ses dessins et leur mise en situation à l’endroit propice, offrent l’indéfinissable sentiment d’appartenance à « l’espèce humaine », pour reprendre le beau titre du poignant récit de Robert Antelme.                                                                                                                                                                                                Christian Skimao





Pasolini, Scampia4-Naples 2015 BR ©Ernest Pignon- Ernest


dimanche 30 juin 2019

Mo.Co. Hôtel des collections, Montpellier. Exposition « Distance intime. Chefs-d’œuvre de la collection Ishikawa. »


Mo.Co. Hôtel des collections
13, rue de la République à Montpellier
Exposition « Distance intime. Chefs-d’œuvre de la collection Ishikawa. »
Du 29 juin au 29 septembre 2019

Pierre Huyghe. "Zoodrum 4", 2011. Coll. Ishikawa Foundation, Okayama, Japon. Photo: Guillaume Ziccarrelli.



    Un écrin pour l’art en transit

  Avec l’ouverture de l’Hôtel des collections, dans l’hôtel de Montcalm transformé, le vaste projet Mo.Co. initié par Philippe Saurel, maire de Montpellier, piloté par Nicolas Bourriaud, se met définitivement en place. Ce nouvel espace ne disposant pas de collection permanente, il présente des collections publiques ou privées provenant du monde entier. Pour cette première exposition, 44 œuvres appartenant au collectionneur japonais Yasuharu Ishikawa se trouvent mises en valeur avec la participation de Yuko Hasegawa en qualité de commissaire invitée.

  La monstration, tout en étages, ouvre avec une installation à la fois ironique et référencée de Ryan Gander intitulée « Ftt, Ft, Ftt, Ftt, Fttt,Ftt… » de 2010 qui propose au travers d’un agencement de flèches de traduire la joute verbale et la brouille qui s’ensuivit entre les deux grands théoriciens du mouvement De Stijl, Theo van Doesburg et Piet Mondrian. Une superbe pièce de Pierre Huyghe nommée « Zoodram 4 » de 2011 montre dans un grand aquarium, la réplique de « La Muse endormie » de Brancusi colonisée par un bernard-l’hermite hors d’échelle. Une métaphore du collectionneur et de sa proie ? Ou un dandysme poétique des profondeurs ? Un bel hommage à Fischli & Weiss avec « Untitled », objets de leur atelier réalisés à la main en polyuréthane qui débordent ainsi la notion duchampienne et renvoient à l’inutilité de la réalisation par l’absurde. Hommage aussi à David Weiss disparu en 2012. Une mention spéciale à Danh Vo pour sa superbe série d’œuvres suspendues qui jouent avec la notion de diaspora au travers de référents commerciaux et d’extraits du texte de Cendrillon rédigé en lettres gothiques par son père Phung Vo, sur des cartons usagés dorés à la feuille par des artisans de Bangkok. Diverses vidéos parsèment l’ensemble, remarquons « Lake Valley », de Rachel Rose (2016) qui joue avec un animal à la fois lapin, chien ou indéterminé dans des décors oniriques et colorés. Le spectateur, happé, oscille entre plaisir et malaise. Et bien sûr celles d’Anri Sala qui travaille sur l’écho. Un questionnement sur le passé nippon, par le biais photographique, de Motoyuki Shitamichi, concerne les « Torii » (portiques shintoïstes) qui se réfèrent à la religion officielle du Japon, mais symbolisent aussi la possession des lieux occupés durant la Seconde Guerre mondiale. Un sujet toujours brûlant à l’heure actuelle.

  Il y a également une sélection de travaux plus historiques comme ceux d’On Kawara et de ses légendaires « Date Paintings » ; deux œuvres de Marcel Broodthaers interrogent le narcissisme de l’artiste, mais aussi la vanité des choses ; Felix Gonzalez-Torres transcende les objets dans une nouvelle mise en scène et sa pile mouvante d’affiches à emporter dans le cadre d’un anti-monument. Et bien d’autres encore …

  Si l’ensemble comprend indéniablement d’intéressantes réalisations, la continuité de la pratique d’un art minimal et conceptuel au travers de recherches plus récentes amène ici à une réflexion plus posée. Face au débordement de La Panacée et de ses œuvres en devenir, nous nous trouvons ici dans un espace plus muséal. Complémentaire de l’effervescence, cette collection propose de réfléchir au temps qui passe et qui change grandement toute perception. Le jugement de l’histoire a parfois rendez-vous avec une paradoxale nostalgie.

Christian Skimao


lundi 17 juin 2019

Rétrospective Vincent Bioulès « Chemins de traverse » Musée Fabre, Montpellier


Rétrospective Vincent Bioulès « Chemins de traverse »
Musée Fabre, Montpellier
et Hôtel de Cabrières-Sabatier d’Espeyran, Montpellier
Du 15 juin au 6 octobre 2019
                                             
Vincent Bioulès "L'étang de l'or", 2015, huile sur toile, 130 x195 cm. Collection particulière.Photo Pierre Schwartz. Copyright ADAGP, Paris, 2019.

                                    
En cheminant à travers paysages, histoires et portraits


 La rétrospective Vincent Bioulès présente de façon chronologique le parcours d’un artiste qui s’inscrit dans la grande peinture. Mais est-il pour autant classique ? Et quel rapport entretient-il avec la modernité ? Ce questionnement pourrait s’appuyer sur une œuvre de 1965, « Le Marronnier en fleurs » qui propose un regard abstrait sur une thématique liée à la réalité du paysage, un arbre en fleurs, soit deux possibilités d’approche qui questionnent l’histoire de l’art et laissent transparaître de façon éclatante le traitement du sujet et la maîtrise des couleurs.
  Michel Hilaire, directeur du musée et Stanislas Colodiet, conservateur au musée, commissaires d’exposition, ont conçu sept sections thématiques pour une approche didactique. Il paraît néanmoins tentant pour le regardeur de musarder au travers, jouant avec les époques en une promenade cultivée. Supports-Surfaces demeure une aventure lointaine constituée par des réflexions et des expositions de groupe ; de ces longues réflexions sur le devenir de la peinture, il reste des expériences radicales comme « Impact » à Céret en 1966 et la fameuse opération « Cent artistes dans la ville » en 1970 à Montpellier. Mais l’essentiel pour Bioulès se situe ailleurs, forcément ailleurs.
 Ainsi, la série des « Places » montre la ville comme un décor d’opéra. Celle d’Aix en 1976 réalisée en hommage à Auguste Chabaud, montre de façon évidente la puissance de la composition, l’influence matissienne (très présente évidemment dans la série des « Fenêtres ») et un sens du monumental, plus inattendu. La musique qui joue un grand rôle dans la vie de l’artiste en raison des activités de son père et de sa passion personnelle trouve donc un écho dans ces nombreuses places de villes méditerranéennes, à la fois magnifiées et inscrites dans une vision presque magique. Les paysages (citons le port de Carnon, l’étang de l’Or ou le Pic Saint-Loup) continuent sur cette lancée en établissant une construction très rigoureuse. Si nous avons quitté la scène de l’opéra, c’est pour mieux pénétrer celle du théâtre du monde. Une Méditerranée revisitée, faite de blocs lumineux, de lignes d’horizon strictes et de pensée grecque. L’alignement des formes le dispute à l’emploi de la couleur, Signac et la peinture américaine habitent ces toiles sudistes où navigue l’ombre d’Ulysse.
  Les portraits appartiennent à un autre genre magistral de la peinture. Bioulès l’aborde de façon  complexe. Beaucoup de jeunes filles et de femmes prennent la pose s’abandonnent au crayon puis au pinceau. Le travail sur modèle vivant interpelle, car il en ressort toujours quelque chose d’imprévu. Comme la photo, le portrait peint demeure un instant figé dans le temps et amorce un processus d’appropriation et d’éternité. Avoir son portrait réalisé par un artiste entame pour le sujet un processus de reconnaissance maximale, mais aussi de dépossession. Les influences demeurent variées, on a parfois évoqué Bernard Buffet mais aussi les primitifs italiens. Deux séries très spécifiques nous interpellent, celui des « Nues » et celui des membres du groupe Supports-Surfaces peints en 1990. Pour le premier, le corps des femmes se trouve traité de façon figée avec un érotisme froid. Leur environnement très dépouillé met en valeur un principe féminin très intellectualisé. Ici, la peinture pense plutôt qu’elle ne parle. Dans le hall Buren du musée, se trouvent exposés les acteurs du dernier mouvement d’avant-garde français. Au nombre de douze, comme les apôtres d’un temps déjà passé, ils défient l’avenir par leur nouvelle intemporalité.
   Enfin à l’Hôtel de Cabrières, au milieu des dorures du 19ème siècle et avec l’active participation de Florence Hudowicz se trouvent présentés divers portraits en pied, des œuvres au fusain ainsi que des intérieurs familiers à Jean Hugo qui a aussi influencé Bioulès, dont deux compositions avec Léopoldine Hugo. Les époques se mélangent alors dans une sorte de prosodie proustienne.
                                                                                                                           Christian Skimao

Vincent Bioulès "Céline", 1990-91, huile sur toile, 162 x 130 cm. Collection particulière. Photo Pierre Scwartz. Copyright ADAGP, Paris, 2019.