mercredi 5 août 2026

Exposition Saodat Ismailova, "Amanat, La forêt sacrée", LUMA Arles, 2026

 Exposition Saodat Ismailova

Amanat, La forêt sacrée

Les Forges, LUMA  Arles

Été 2026

 

Saomat Ismailova, Amanat (image), LUMA Arles, 2026

                               Des cultures évanouies

 

 

  Saodat Ismailova est une artiste d’origine ouzbèke qui travaille à Paris. Reconnue à l’échelle internationale, son travail se trouve également exposé dans de grandes institutions françaises. Le titre générique de l’exposition Amanat, La Forêt sacrée comprend le film, des installations ainsi que d’autres œuvres qui l’accompagnent. La vidéo monocanale Amanat (2026) dont le nom vient du persan et des langues turciques, explore la notion d’héritage et de transmission à travers une légende liée au mystique Arslanbob et à la forêt qui porte son nom. Porteur d’une graine de dattier sous la langue durant des années, il cherchait à qui la transmettre et trouva un enfant de sept ans qui deviendrait un mystique très connu du 12ème siècle, Ahmad Yasawi. La forêt, désormais peuplée de noyers, aux potentielles vertus hallucinogènes, demeure aussi un lieu bien réel d’exploitation de ses ressources. Entre réalité et légende, l’artiste tisse un matériau mémoriel d’une grande richesse. Une installation composée de trois petites sculptures en or symbolise le parcours de la graine à la noix, réelle, en passant par les récits. Par endroits, des matelas traditionnels, invitent le public à glisser plus aisément dans le songe des images.

 

Saodat Ismailova, Arslanbob, vidéo (image), LUMA Arles, 2026

  D’autres vidéos accompagnent le récit principal de l’artiste. Haunted (2017) évoque la disparition du tigre de Turan, jadis présent en Iran, en Turquie et dans le nord-ouest de la Chine. Présumé disparu, il subsiste pourtant, ou du moins son fantôme, comme le suggère le titre, sous la forme d’un animal naturalisé, dans certains musées locaux. L’animal acquiert ainsi un esprit légendaire, symbolisant le bouleversement des paysages où il chassait. La nostalgie se mêle intimement au récit de cette disparition. Dans un esprit proche, Swan Lake (2025) entrelace des extraits de films soviétiques consacrés aux anciennes « républiques musulmanes », comme on disait alors, jusqu’à leur indépendance. Enfin, dès l’entrée, As We Fade (2024), installation vidéo à deux canaux, condense le temps à travers 24 longueurs de soie suspendues, en écho aux 24 images par seconde du cinéma. Deux mondes se déploient de part et d’autre : celui de la montagne Sulaiman-Too, aujourd’hui, et celui des séquences de pèlerinage de 1929.

 

Saodat Ismailova, installation-projection As We Fade, LUMA Arles, 2026

  Beaucoup de choses se jouent ici, plus ou moins perceptibles pour nous, dans cet entrelacs de références et de légendes, d’histoires et d’Histoire propre aux espaces centrasiatiques. La politique affleure en filigrane, tant l’ère soviétique a profondément transformé ces sociétés, mêlant paradoxalement promesse d’émancipation et oppression massive. Saodat Ismailova travaille sur une écologie de la nature et des esprits, la transmission et la disparition, sans jamais imposer son point de vue. Les désastres actuels proviennent en partie des désastres passés, et le vide culturel qui en résulte aboutit à une grande tristesse, liée à un désarroi certain. Il nous reste en mémoire la poésie et la magie des images, à la fois évanouies et ressurgies.

 

                                                                                                                                                      Christian Skimao

 


dimanche 2 août 2026

Exposition Claude Viallat, La Grande-Motte, 2026

 

Exposition Claude Viallat

Retours en boucles Taureau-Forme

Espace Michèle Goalard, Capitainerie

La Grande Motte 34

Du 10  juillet au 30 août 2026

 

Claude Viallat, ST, glycero et huile sur bois, un des panneaux de la série tauromachique, 1963. 



                                  Heureux qui comme Ulysse…

 

  Claude Viallat n’a jamais manqué ni de tempérament ni de talent. Cette exposition à La Grande-Motte, dans le singulier Espace Michèle Goalard, en témoigne une fois encore. Stéphane Jurand et Bernard Teulon-Nouailles en assurent le commissariat. Pour mémoire, Michèle Goalard (1936-2016), peintre et sculptrice, a participé activement à la réalisation des œuvres monumentales de la cité balnéaire.

 

  Dans ce retour vers un passé proche, la série taurine de Viallat qui date de 1963, se compose de lourds panneaux en bois, avoisinant les 21 mètres de long sur plus de 2 mètres de haut. Ils se trouvent dissociés dans l’exposition, entourés d’objets d’inspiration taurine et de peintures avec la fameuse forme. Divers épisodes des activités tauromachiques s’y trouvent représentés, de la course libre à la corrida, en passant par l’abrivado. Le style figuratif se trouve confronté à des influences diverses, comme Picasso (la tête élancée et hurlante d’un cheval, comme dans Guernica), mais aussi Soutine et parfois un certain expressionnisme européen. D’emblée, l’ensemble tient la route, ne se perd pas dans une posture traditionaliste, mais ouvre sur un champ d’expériences liées aux recherches internationales. Le jeune Viallat maîtrise son sujet, sait où il veut aller et procède parfois à des abstractions qui annoncent déjà ses recherches ultérieures.

 

Claude Viallat, sélection d'objets, volontairement sans cartels et sans date.

  Des objets, beaucoup plus récents, d’autres volontairement non datés, parfois composés de bois flottés, esquissent des formes taurines plus ou moins stylisées. Là encore, l’archaïque le dispute à la modernité. Le bricolage demeure cette activité des marges, témoignant d’une société plus ou moins parallèle. La société de 1963 a disparu, remplacée par un monde bien différent. Pourtant, la position de Viallat peut se trouver éclairée par cette citation de Michel Deguy : « La vérité que cherche l’œuvre d’art, c’est la vérité universelle de ce qui est singulier ». La notion de « Retours en boucles » introduit bien sûr le temps qui passe, mais aussi une intemporalité très revendiquée. Les objets-images des taureaux de Viallat viennent-ils des grottes de la Préhistoire ou de la récupération de matériaux hétéroclites du bazar voisin ? Qui sait ? L’artiste emprunte parfois une route presque chamanique, jointe à une désinvolture magnétique. Quelques toiles, siglées de la fameuse forme s’épanouissent, semblables à des voiles.

 

Claude Viallat, ST, acrylique sur muleta, 2024




  Alors rien de nouveau sous le soleil ? Ce qui demeure fascinant chez Viallat, outre sa force de coloriste (la partie matissienne de l’œuvre), est l’existence d’une continuité. Les années passent et les œuvres évoluent tout en demeurant semblables. De la répétition naît l’action. Des histoires naît une histoire, celle d’un jeune artiste de 90 printemps.                                                                                                                                                                                                                           

 

                                                                                                                               Christian Skimao

 

 

samedi 1 août 2026

Donation Elisabeth et Alain Clément, Carré d'art, Nîmes, 2026-27

 

Donation Elisabeth et Alain Clément

Carré d’art-Musée d’art contemporain, Nîmes

Du 3 juillet 2026 au 31 mai 2027

 

Alain Clément, 97 JA 6P, 1997. Donation Carré d'art, Nîmes.

 

                       Une donation mise en lumière

 

  Alain Clément est un artiste exigeant qui a profondément marqué la peinture française de ces dernières années. Né en 1941 à Neuilly-sur-Seine, il rejoint Montpellier en 1965 et participe aux recherches de Supports-Surfaces sans jamais adhérer au groupe. Néanmoins, avec Tjeerd Alkema, Jean Azémard et Vincent Bioulès, il fonde le groupe ABC Productions en 1969 qui donnera lieu en 1970 à une légendaire exposition nommée 100 artistes dans la ville. Une salle attenante à la présentation de la donation offre un panorama fort didactique et précieux pour se replonger dans l’effervescence plastique de ses compagnons.

  L’œuvre abstraite prend place à différentes époques comme une toile de 1980 qui opte pour un rassemblement-éclatement de couleurs. L’importance de la composition apparaît dans un dyptique de 1997 ou les éclats picturaux se répondent de façon dynamique. Le côté très physique de l’artiste se retrouve dans des œuvres qui interrogent finement l’histoire de l’art. Il a travaillé autour de Manet avant de questionner les grands abstraits américains comme Frank Stella et Barnett Newman sans oublier les grands maîtres d’autrefois comme le Bernin ou Borromini. Un étonnant triptyque de 1972 témoigne de préoccupations plus théoriques placées sous le signe de la rigueur.

Alain Clément, sculptures, donation Carré-d'art, Nîmes.

  La possibilité de décliner sa pensée plastique en volume donne naissance à des sculptures en acier traité et acier peint de 2001, 2003, 2005, 2012, 2013. On pourrait évoquer une sorte de condensé des problématiques des toiles qui défient désormais l’espace. Des formats de plus en plus imposants vont également voir le jour, jusqu’à aboutir à des commandes architecturales. Quelques œuvres témoignent ici de sa collaboration avec les architectes de la Halle des sports de Nîmes de 2024.

  Enfin des livres d’artistes, sous vitrine, montrent son intérêt pour les relations écriture et peinture, depuis sa formation parisienne à l’académie de la Grande Chaumière et à l’Atelier 17 de S.W. Hayter. De nombreux ouvrages réalisés avec le poète Frédéric Jacques Temple lui permettent de questionner le devenir des arts croisés.

 

 

                                                                                                                                                         Christian Skimao

 

 

 

 

 

dimanche 21 juin 2026

Exposition Jaume Plensa, Carré Sainte-Anne, Montpellier, 2026

 

Exposition Jaume Plensa

Mirage

Carré Sainte-Anne, Montpellier

Du 26 juin au 1er novembre 2026

 

 

Jaume Plensa. Les Invisibles, exposition Mirage, 2026

 

                 L’essentiel est invisible pour les yeux

 

 

  Débuter par une phrase paradoxale, empruntée à Saint-Exupéry, pour évoquer le visuel même que représente la sculpture peut sembler friser le contresens. Pourtant, Jaume Plensa nous convoque, dans le silence, à voir au-delà même des artefacts présentés.

 

  Dès l’entrée, deux sculptures monumentales en maille d’acier s’imposent, non pas de façon impérieuse mais enveloppante et discrète, Les Invisibles. Nommées Invisible Laura et Invisible Ruirui (2018), elles se font face et semblent engager un dialogue silencieux, les yeux fermés et un doigt posé sur les lèvres. Chaque tête est constituée d’une trame métallique précise mais en s’éloignant vers le sol, les fils de métal s’effilochent, semblables à des queues de méduse, créant un espace lié au rêve, L’inachèvement demeure le lieu des confidences.

 


Jaume Plensa, Le Rêve de Martine et Le Rêve d'Isolde, exposition Mirage, 2026



  D’autres volumes, de plus petit format, trouvent également leur place sur les côtés de l’église. Deux gisantes en albâtre, évidemment beaucoup plus petits, yeux clos et mains jointes, Le rêve de Martine et Le rêve d’Isolde (2025) continuent le dialogue silencieux avec le public. Elles s’inscrivent dans une approche plus traditionnelle de la sculpture qui met en valeur la matière luminescente de l’albâtre, minutieusement polie, tout en laissant apparaître le non-fini du support qui renforce un fort ancrage terrestre. Changement radical de matériau dans le chœur, où se trouvent trois autres sculptures, verticales, Maria, Zvetlana et Keying, taillées dans des poutres récupérées en Belgique, aux formes allongées et de couleur sombre. Elles semblent appartenir à un autre monde où la mémoire tisse des liens avec le monde entier.

 

Jaume Plensa, Maria, Zvetlana, Keying, exposition Mirage, 2026

  Le public joue un rôle essentiel. Il interagit avec les œuvres, non pas comme un simple regardeur mais comme une entité pensante. La notion d’environnement retrouve ici toute sa pertinence liée à ce bien commun fondamental, le silence. Écoutons Jaume Plensa : « C’est un silence permettant de créer un état d’âme qui nous rend capables d’écouter. On vit dans un moment où nous recevons une grande quantité de messages. Il y a un bruit énorme dans notre tête qui nous empêche d’écouter nos pensées. Quand nous parlons, nous ne savons plus si c’est bien nous qui parlons ou si ce n’est qu’un écho venant des parois de notre crâne, des paroles que nous avons entendues ailleurs. »

 

                                                                                                                                                       Christian Skimao

 

 

 

 

 

 

vendredi 19 juin 2026

Exposition collective, "A fleur de peau", MOCO Panacée, Montpellier, 2026

 

Exposition collective A fleur de peau

Avec Albrecht Becker, Kévin Blinderman, Julien Ceccaldi, Sue Coe, Julian Farade, Dorota Gawęda & Eglė Kulbokaitė, Penny Goring, Tirdad Hashemi, Richard Hawkins, Augustin Katz, Keunmin Lee, Tala Madani, Stéphane Mandelbaum, Mónica Mays, Brilant Milazimi, Nuria Mokhtar, Arthur Monteillet, Moor Mother avec Glenn Espinosa & Cauleen Smith, Ulrike Ottinger, Lili Reynaud Dewar, James Richards & Steve Reinke, Sibylle Ruppert, Ebun Sodipo, Ceija Stojka, Michelle Uckotter, Jenkin van Zyl, Issy Wood.

MOCO Panacée Montpellier

Du 13 juin au 11 octobre 2026

 

 

Issy Wood, Study for what I deserve, huile sur lin, 2021. (c) Issy Wood

               

 


                                       Monstres au fond du placard

 

 

  L’époque s’enténèbre de jour en jour sur fond de monstruosités. Pourtant, l’art, depuis toujours en joue. Le monstre, c’est toujours l’autre, au minimum. La figure de l’archange rayonne, mais aussi celle de l’ange exterminateur, L’Ange du Foyer de Max Ernst, par exemple. Cette exposition pose des questions sur la transgression et ses formes extravagantes. Les références ne servent pas de carapace. Reste le plaisir.

 

  Des artistes disparus jalonnent cette monstration. Des dessins oniriques et violents de Stéphane Mandelbaum (1961-1986), artiste belge assassiné bien jeune par des malfrats, porteur de tous les possibles dont il ne demeure plus que la nostalgie farouche (personnellement découvert au Festival du dessin d’Arles il y a deux ans). Sibylle Ruppert (1942-2011), ses dessins au fusain et ses gravures de grand format, de type fantastique, mélangent corps réels et corps littéraires en une féroce sarabande. Ceija Stojka (1933-2013), Rom, qui, des années après sa déportation, à l’âge de dix ans, par les nazis, dans le cadre de la liquidation des Tziganes, avait repris son histoire en main au travers de dessins, peintures et entretiens qui demeurent toujours passionnants mais souvent très éprouvants.

 

  Ne négligeons pas les actuels avec Lili Reynaud Dewar et ses représentations d’elle à différents stades de son existence. La « femme araignée » en aluminium, présente dans la fontaine du jardin de la Panacée, offre un spectacle inoubliable. Julien Ceccaldi parsème l’exposition de mannequins en plastique fondu, habillés, dans des postures de la vie quotidienne et comme abandonnés après usage. Julian Farade propose des formes molles, avachies, en velours et mousse, Velvet Knight (2022) qui semblent agoniser dans les couloirs, symboles de luttes diverses. Formidables volumes de Monica Mays qui use de résidus de tous ordres, parfois un ancien pot d’échappement, optant pour une sorte de liquéfaction générale des objets originaux, enrobés de tissu et de cire d’abeille. Le sacré et le profane se dévisagent pour questionner les sentiments humains. Le dispositif d’Arthur Monteillet, avec ses nombreuses chaînes pendues, pourrait faire songer à quelque dispositif sadien. En fait, il met en scène un monde animal, minéral, chevaleresque, somme toute monstrueux, mais sans oublier une dimension humoristique.

 

  Une installation d’Augustin Katz mêle peinture, volume et son. Ainsi Prima Scena (2026) représente une sorte d’usine miniature, noire, fixée sur un fût ou un tambour. Sur le mur d’en face, des rangées de spectateurs, dans un théâtre, semblent regarder cette réalisation. Si le diptyque pictural pourrait faire penser à Hopper, l’ensemble traduit une oppressante angoisse.

 

  Peintures et dessins décapants avec Tirdad Hasheli qui interrogent la violence du monde et l’intolérance du régime iranien pour les minorités sexuelles. Les Butchered bodies proposent une vente littérale de morceaux de corps humain à des boucheries dans un style post-expressionniste, teinté d’un humour noir redoutable. Brilant Milazimi, Kosovar, réalise des toiles où les personnages mènent des combats ou des dialogues musclés sur fond de zones dévastées, Should I tell you something ? (2023). Les dentitions hors d’échelle, Metal/diary (2022) d’Issy Wood font réellement grincer des dents. Richard Hawkins tient le haut de l’affiche, au sens propre, avec une image de sa vidéo digitale, The Böcklin and Berdella Sequence (2024), pour le flyer de la Panacée. Il utilise une sorte de collage numérique où se bousculent des représentations masculines en devenir au travers de maîtres anciens, une sorte de monstruosité très cultivée.

 

Jenkin Van Zyl, Sweat Exchange, video, 2024. Courtesy de l'artiste


  Une vidéo de grande qualité, Spit and Image I (2025) de Dorota Gaweda et Eglé Kulbohaioté qui interrogent un futur vacillant bardé de nouvelles technologies. Un ingénieux dispositif de verre permet de songer à ce qui se déroulerait de l’autre côté, la face obscure, en quelque sorte. Mention spéciale pour Jenkin Van Zyl et son dispositif autour d’un sauna où il se présente dans une vidéo se déroulant dans un sauna, Sweat Exchange (2024) , affublé d’une tenue rose, entre panthère d’un cartoon célèbre, et drag-queen de science-fiction, d’un masque redoutable, branché à des fils multiples. L’artiste se trouvait présent ce jour-là, costumé, apportant une mise en abyme supplémentaire à une fiction devenant réalité.

 

  Enfin, saluons le travail d’Anya Harrison, montreuse de « monstres », ou du moins de leurs « monstrueuses qualités », en ce show déjanté.

 

 

 

                                                                                                                          Christian Skimao

 

 

 

mardi 16 juin 2026

Exposition Kiki Smith, MOCO Montpellier, 2026

 

Exposition Kiki Smith

Être ici/Maintenant/ Partout

MOCO Montpellier

Du 13 juin au 11 octobre 2026

 

Kiki Smith, Divination-Faith, 2019. Bronze, Courtesy Galleria Lorcan O'Neill et Timothy Taylor.
(c) Kiki Smith


 

 

                                                     Ubiquités

                              

 

   Kiki Smith, importante artiste américaine née en 1954 en Allemagne. Elle travaille sur le corps humain, le plus souvent féminin, mais pas seulement. Elle interroge également les périphéries de celui-ci et son rapport à l’animalité, au travers de multiples compositions et propositions, usant de matériaux divers, entre puissance et fragilité.

 

 Kiki Smith, tapissière des esprits, réalise douze œuvres de type jacquard, avec Magnolia Editions à Oakland. Composées à partir d’un collage de fragments de dessins, elles reprennent les éléments fondamentaux du monde : l’air, le feu, l’eau et la terre, dont Earth (2012) ainsi que la symbiose existant entre humanité et animalité. Leur style, à la fois folklorique, faussement naïf et enraciné dans l’histoire des arts, se réfère à la grandiose Tapisserie de l’Apocalypse (1373-1382) mais aussi au Chant du monde (1957-1966) du grand Jean Lurçat, les deux se trouvant à Angers. N’oublions pas Seven Seas (2017-2023), œuvre de très grande taille, plus récente, réalisée par la Manufacture des Gobelins. Elle reprend certains codes de l’Apocalypse précitée, en se focalisant sur un rocher veiné de couleurs violentes, accompagné de sombres vagues se mélangeant à d’inquiétants nuages.

 

  Kiki Smith, magicienne, signe douze lithographies nommées Banshee Pearls (1991). La Banshee, dans la culture gaélique, est une messagère de l’au-delà qui pousse des gémissements annonciateurs de mort. Faisant référence à des souvenirs d’enfance, elle utilise des photographies et des photocopies de son visage pour réaliser les plaques. Des empreintes de toutes sortes, fleurs dessinées et des symboles enrichissent l’ensemble. La notion d’apparition et le refus d’un classement systématique, perturbent notre regard trop cartésien.

  Kiki Smith, alchimiste, expose l’hybridation inattendue de Born (2002) : une sculpture en bronze sombre montrant une biche donnant naissance à une femme adulte. Cette relecture écologique du mythe d’Artémis ouvre sur des relations transformées entre l’être humain et l’animal. Elle montre la possibilité radicale de mondes qui se mêlent, dans les récits et les mythologies, pour aboutir à une continuité plutôt qu’à une confrontation. Œuvre extrêmement symbolique, elle nous place hors du territoire de la prédation (Diane chasseresse) pour entrer dans celui de la transmission et de la préparation à un monde radicalement nouveau.

 

Kiki Smith, Silver Vein Arm, 1992. Bronze et argent. Courtesy Pace Gallery, New York. (c) Kiki Smith

  Kiki Smith, parfois catholique, propose d’un côté Fallen (2019), représentation stylisée en bronze d’un corps du Christ tombé, d’après une peinture brésilienne du 18ème siècle. De l’autre, Annunciation (2008), un bronze très singulier, où un personnage de grande taille reprend la pose de la Vierge Marie, mais en costume d’homme. Représentée d’après une amie de l’artiste, cette nouvelle figure androgyne brouille les pistes et en ouvre de nouvelles. Une sorte de résurrection des corps qui ne nous demande pas notre avis.

  Kiki Smith, medicine woman, présente  Nervous Giants (1987), des dessins sur mousseline montrant des systèmes nerveux. L’inspiration provient directement de véritables planches anatomiques, dont celles de Henry Gray. Elle conduit son exploration interne jusqu’à la peau, donc jusqu’à l’extérieur. Cette cosmologie très intime ouvre, là encore, de nouveaux horizons. La sculpture Silver Vein Arm (1992), en bronze, montre là encore, une circulation, sur un membre tronqué, en arrêt dans le temps. La Faculté de Médecine de Montpellier a prêté d’autres représentations de fragments du corps, datant de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle pour créer une esthétique médicale et mémorielle

Kiki Smith, Black Madonna,1992. Bronze. Collection Villa Datris. (c) Kiki Smith


 Kiki Smith, déesse-mère, prophétesse, philosophe, équilibriste, etc. joue tous les rôles. Pour conclure, une de ses citations, de 1994 : « I always think the whole history of the world is in your body » [Je pense toujours que toute l’histoire du monde est dans notre corps]. Et nous pourrions ajouter que nous sommes peut-être des enfants des étoiles.

 

                                                                                                                          Christian Skimao

 

 

 

vendredi 5 juin 2026

Expositions d'été (Shilpa Gupta, Jumana Manna, Geumyhung Jeong, Kim Gordon), Collection Lambert, Avignon, 2026

 

Expositions d’été 2026

Le murmure des Libres avec Shilpa Gupta, Jumana Manna, Geumyhung Jeong

Stories for a body de Kim Gordon

En attendant ton retour de Melika Saheghzadeh

Collection Lambert, Avignon

Du 24 mai au 20 septembre 2026

 

 

Jumana Manna, installation, vue partielle, Collection Lambert, 2026

 

            Femmes au bord de la crise de civilisations

 

 Une trilogie féminine « murmure » et balaye des zones géographiques allant, pour nous Européens, du Proche-Orient (Jumana Manna, palestinienne), à l’Extrême Orient (Geumyhung Jeong, coréenne), en passant par le sous-continent le plus peuplé du monde (Shilpa Gupta indienne). Un autre périple se poursuit vers l’Ouest avec Kim Gordon (américaine).

 

   Jumana Manna propose des constructions en céramique sur des grillages reposant sur des parpaings en cours d’effritement, Family, série Cache (2022). Ces formes, plus ou moins polymorphes, travaillées de façon très sensuelle, cuites au four et recouvertes de tadelakt s’inscrivent dans un rapport entre le bâtiment et la famille. À l’origine, l’artiste questionne la khabya, une méthode traditionnelle de conservation des grains dans les maisons. Des morceaux de pain, factices, de toutes origines, agonisent doucement, se couvrant de fausse moisissure et présentant un aspect de décomposition. Cette symbolique d’un monde en fragmentation se retrouve aussi dans le film Foragers, qui met en lumière les tensions entre modernité et tradition, sur fond de luttes entre deux communautés, pour la terre et ses produits, ici le za’atar (thym) et l’akkoub (artichaut) sur le plateau du Golan.

 

Shilpa Gupta, installation, vue partielle, Collection Lambert, 2026

 Shilpa Gupta propose, d’un côté, une série de dessins représentant des forces de l’ordre de divers pays, sans qu’il soit possible de les reconnaître exactement, en train d’embarquer des manifestants. Ces derniers disparaissent aussitôt de la scène, formes vides, qui participent à leur invisibilisation. Ce procédé simple et redoutablement efficace, nous prépare à l’installation Listening Air. Des microphones, suspendus au plafond, se transforment en haut-parleurs qui diffusant des chants de résistance de différents pays. Une chanson, d’après un poème de Faiz Ahmed Faiz, poète pakistanais, en ourdou se trouve également chantée en hindi, en Inde. Nous sommes surpris de reconnaître Bella Ciao, chant des repiqueuses de riz de la plaine du Pô, devenu hymne des partisans italiens pendant la guerre civile italienne de 1943 à 1945 et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Par la suite, la jeunesse occidentale l’a continuellement repris lors des manifestations. Dans cette obscurité complice, faiblement éclairée, les voix du monde redonnent espoir.

 

Geumyhung Jeong, installation, vue partielle, Collection Lambert, 2026

  À l’étage, Geumyhung Jeong occupe l’ensemble avec des tables de dissection, si j’ose dire, avec des reproductions d’os humains et des mécaniques robotiques, parfois mêlées au sol. Intitulée Under Construction, cette vaste installation propose donc une hybridation impressionnante. Un atelier et de nombreux écrans de contrôle offrent un cadre évolutif et se prêtent à de possibles performances où l’artiste remplit divers rôles : celui du savant fou, de l’ingénieur sachant, de l’artiste maudit ou encore de la danseuse du futur. Un ballet de possibles où même l’échec offre un renouveau poétique pour le public.

 

Kim Gordon, installation, vue partielle, Collection Lambert, 2026

  La grande Kim Gordon, artiste historique, a été membre fondatrice du groupe Sonic Youth, plasticienne, performeuse, critique, etc. et occupe la totalité des salles du sous-sol. Dix années de productions récentes s’y trouvent : des peintures-manifestes sur toiles, au mur ou par terre, The Promise of Originality (2010), des gestuels réalisés à même le mur, un amoncellement d’écrans mimant un bûcher, The Bonfire (2019), des peintures référencées , Lay Down Thy Limbs (2019) et d’autres vidéos à voir dans le cadre d’une démonstration plastique avec guitare, Jeanetta and Alex (2026). L’ensemble nécessite de se laisser happer par toutes ces facettes qui montrent un monde déboussolé et kaléidoscopique. De petits buissons verts, en plastique, délicieusement horribles, ponctuent la visite, allusion à la pseudo-nature présente dans les malls américains.

 

Melika Saheghzadeh, installation, Collection Lambert, 2026

  Pour conclure, la création d’un espace nommé « Antichambre de l’été », coup de projecteur sur de jeunes artistes locaux : Melika Saheghzadeh avec En attendant ton retour. Iranienne, elle présente, autour d’une thématique de l’habitation, une association entre des grenades blanches en plâtre, certaines fracassées et posées au sol, et 80 gabarits d’ébénisterie, en suspension, accompagnés de poèmes de l’artiste. L’ensemble flirte entre mélancolie et puissance des contes.

 

                                                                                                                               Christian Skimao