jeudi 30 avril 2026

Festival du dessin, Arles, 2026

 

Festival du dessin  2026

Viva l’Italia

Dans de nombreux lieux culturels d’Arles

Du 18 avril au 17 mai 2026


Irène Dacunha, Lanternes monumentales, 2017 à 2023


 

                      Dessiner, mais pourquoi pas…

 

  Pour cette quatrième édition du Festival du dessin, la thématique générale annoncée est certes l’Italie mais accompagnée d’une proposition toujours très éclectique, dans des lieux du centre ville, affectés aux manifestations culturelles.

 

  Débutons avec une outsider talentueuse, Irène Dacunha et ses lanternes monumentales à l’église Saint-Blaise. Dans cet endroit, souvent dévolu aux expositions les plus inventives, ses lanternes monumentales, légèrement éclairées de l’intérieur, laissent voir des représentations de mammouths, d’aurochs, d’humains qui nous offrent un parfum de nostalgie des origines et d’une préhistoire rêvée.

 

  Revenons à la thématique italienne annoncée où des dessins de trois grands créateurs, un romancier et deux dessinateurs de BD, présentent dans un genre très différent leur production. Guido Crepax et ses cases érotiques, Lorenzo Mattotti et ses scènes de guerre, Sous les bombes, proches de l’expressionnisme, enfin le romancier Dino Buzzati, qui s’est toujours voulu peintre (salle Henri Comte). Une importante sélection se trouve à la Chapelle du Museon Arlaten. Si l’on connaît la série des Prisons imaginaires de Piranèse, il existe la surprise de découvrir des croquis du grand Pier Paolo Pasolini et d’autres de Fellini sur ses tournages. Enfin, des dessins prêtés par la Collection Ramo de Milan déclinent les grands mouvements picturaux italiens : Umberto Boccioni, Carlo Carrà, Fortunato Depero, Gino Severini pour le Futurisme ; Giorgio De Chirico pour le Surréalisme ; Pierro Manzoni pour l’Art conceptuel ; Gioanni Anselmo pour l’Arte Povera, ; Mimmo Paladino pour la Trans-avant-garde, pour ne citer qu’eux. Ailleurs encore, mention spéciale pour Chiara Gaggiotti et son œuvre silencieuse, presque « méditative ». 

 

Christian Boltanski, installation Animitas..., 2017

  À l’église Sainte-Anne, une autre collection de choix, celle de Marin Karmitz, sous l’intitulé assez ironique Et la vie continue… présente, évidemment, une très intéressante sélection d’œuvres. L’installation sublime, adjectif trop souvent dévoyé, mais ici au cœur de l’expérience humaine, de Christian Boltanski, disparu en 2021, Animitas (blanc), île d’Orléans Canada comprend son film avec 800 clochettes japonaises balancées par le vent, dont le tintement évoque « la musique des astres et la voix des âmes flottantes. » Elles dessinent la carte céleste du jour de naissance de l’artiste, le 6 septembre 1944. Un hommage discret à Stéphane Mandelbaum, découvert l’an dernier dans la collection d’Antoine de Galbert, pour mémoire assassiné en 1986, avec L’Empire des sens, d’après le film éponyme. Et puis de nombreux dessins de grands noms, de Louise Bourgeois à Andy Warhol, en passant par Bernard Dufour, Oskar Schlemmer, et tant d’autres. Un érotique d’Yves Tanguy pourrait évoquer le livre au contenu similaire de Benjamin Péret, Les rouilles encagées.

 

   Au musée Réattu, un prêt de la Bibliothèque Nationale de France, nous fait découvrir un « célère inconnu » : Nicolas Lagneau, illustrateur français, ayant vécu entre le 17ème et le 18ème siècle, et ses modèles presque vivants ; dans le même ordre d’idées, l’architecte Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) qui n’a rien construit de son vivant mais réalisés des plans fantastiques et des portraits mystérieux comme Le grand bailleur. Sans oublier le grand Théophile Alexandre Steinlen et sa reprise des Danses macabres du Moyen Age. A la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, des dessins terribles de l’artiste autrichienne d’origine rom, Ceija Stojka (1933-2013) qui relatent sa déportation, âgée de 10 ans, par les nazis, lors du génocide, Samudaripen en romani. Ces œuvres tardives et son récit donnent une représentation de sa situation dans un décalage temporel très saisissant ; en effet comment rendre compte d’une expérience vécue à dix ans lorsqu’on se trouve aux alentours de la cinquantaine. Une exposition au musée des Beaux-Arts et d'archéologie de Besançon (Doubs) se tient jusqu'au 21 septembre 2026. Au Croisière, Ofer Joseph, artiste israélien, a réalisé des dessins effrayants et redoutables dans la tradition goyesque. Formé à Paris, il s’est aussi consacré à de saisissants dessins de félins en séjournant longuement en Amazonie. Enfin à la fondation Lee U Fan une belle exposition de la sculptrice Germaine Richier avec ses insectes, dont la Mante religieuse rouge. Des séries d’Eve Gramatzki, artiste rare, qui travaille très subtilement les effets chromatiques rythmés par des tracés à la mine de plomb. Hélas, un problème d’éclairage sans doute lié aux verres de protection, rend très peu perceptible cette monstration, ce qui est fort dommage.

 

Dessin de Jean-Jacques Lequeu, prêt BNF

  Pour terminer, une suggestion concernant l’exposition de ladite « Jeune garde », soit les étudiants de trois écoles d’art (Paris, Florence, Athènes) au rez-de-chaussée de la Chapelle du Méjean : le surnombre d’œuvres conduit à un échantillonnage peu convainquant. L’hétérogénéité liée à cette situation crée une dilution du regard. Ne vaudrait-il pas mieux réaliser trois expos personnelles pour chaque candidat ou candidate issue de chaque institution, après une sélection interne ?

 

                                                                                                                                                    Christian Skimao

 

 

mardi 28 avril 2026

Expostion Tursic & Mille, Carré d'art-musée d'art contemporain, Nîmes, 2026

 

Exposition Tursic & Mille

Dissonances à géométries variables

Carré d’art-musée d’art contemporain, Nîmes

Du 25 avril au 11 octobre 2026

 

 

Tursic & Mille, The Yellow One, 2026. Courtesy Galerie Max Hetzler.

                                                        1+1 = 3

 

 

   À la dénomination énigmatique de Tursic & Mille, correspondent deux artistes très talentueux et très attachants, Ida Tursic et Wilfried Mille, ce qui explique la présence de trois entités dans la résolution de mon opération qui sert de titre. Depuis 25 ans désormais, ils œuvrent dans un champ complexe de distanciation et de réflexion sur l’art et le monde. Loin de cette « figuration figurative » qui revient, le duo travaille sur des images et des figures en cours de définition. Leur mise en scène, très conceptuelle, joue avec des poncifs, décentrements, légendes, etc. pour aboutir à la construction subtile d’une narration cultivée.

 

  Hélène Audiffren, commissaire de l’exposition, a pensé à investir l’ensemble du musée. Dès l’entrée, une œuvre énorme Framed Landscape (2017) accueille le public, mais à rebours : il faut descendre le grand escalier dans le sens de la sortie pour découvrir les cinq panneaux montrant le délabrement du grand sigle HOLLYWOOD, dans les collines de Los Angeles ; en entrant dans le bâtiment, le regard heurte la scène arrière, les coulisses. Un bichon peint sur bois, un peu ridicule et hors d’échelle, sert de contrepoint au tragique de la ruine. Au premier étage, huit panneaux en bois représentent un coucher de soleil en Technicolor Still-Life (Sunset) de 2020, et dialoguent avec la grande sculpture permanente d’Ugo Rondinone. Enfin, au second étage, des plaques offset servent de Palettes (2006-2026), tandis qu’une réalisation en forme de rébus d’Ida Tursic, réalisée par elle seule en 1995, nous interpelle : Autoportrait (1995) où sa composition propose une auto, un porc de grand format et un trait de peinture noire : CQFD !

 

Tursic & Mille, Eden, 1999-2009, huile sur toile. Collection particulière. 


 


  Les diverses salles, aux noms à la fois épiques et polémiques, allant de « Salle Bonheur » à « Salle Rose » en passant par « Salle Obscénité » ou « Salle Barbouilles » déclinent le faire savoir de Tursic & Mille. Une peinture comme Eden (1999-2029) joue avec les codes de la publicité : elle met en avant la séduction d’un mâle sûr de lui tout en introduisant le stéréotype de la pin-up que l’on retrouvera, en plus tragique, avec Betty Page, (About Betty de 2023, certes traitée différemment car les taches et les bandes d’adhésifs également peintes, montrent la mise en abyme). Sur fond bucolique alpin, l’héroïne, elle aussi en train de fumer, semble déguisée en Heidi tandis que des caniches parsèment la scène. Nous glissons d’une publicité pour le tabac vers une dénonciation du rêve occidental. Un ordinateur Apple s’immisce dans l’ensemble ainsi que les légendaires canettes Heineken (pour les étoiles : « stars ») qui glamourisent la scène, alors qu’une sorte de Pac-Man rouge, dialogue avec un dinosaure vert. Le « kitsch » général s’insère dans une représentation de stéréotypes, eux-mêmes dynamités par la manière de peindre qui interroge une fois de plus la stratégie du « bien peint, mal peint » : Gasiorowski ne se trouve jamais très loin.

 

 

   Comme l’annonçait le titre de la monstration, nous nous trouvons en présence d’une dissonance, à la fois formelle et structurelle. Mélancolie de 2025, présente une jeune femme, en robe bleue, songeuse, assise sur un canapé, entourée d’une forêt en flammes. Par cette évocation, à la fois faussement romantique et réellement alarmiste se trouvent présents de nombreux enjeux de la contemporanéité. Ainsi la fameuse phrase de Jacques Chirac, « notre maison brûle et nous regardons ailleurs », métaphorique au départ, trouve une résonance avec les grands incendies de la Côte Ouest des USA, tandis que le tableau en question pourrait également évoquer autre chose. Tursic & Mille créent des œuvres exploratoires et explosives grâce à une pensée en action qui jamais ne s’arrête.

 

 

                                                                                                                                                         Christian Skimao

 

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mercredi 22 avril 2026

Exposition François Morellet, 100 pour cent Centre Pompidou-Metz, 2026.

 

Exposition François Morellet, 100 pour cent

Centre Pompidou-Metz

Du 3 avril au 29 septembre 2026

 

 


 

                                   FM, cent ans déjà…                

 

 

 Dans le cadre du centenaire de la naissance de François Morellet (1926-2026), le Centre Pompidou-Metz propose une très importante rétrospective de l’œuvre de l’artiste dans la Galerie 3. Commençons par une sortie du musée avec la présence d’une reconstitution, visible depuis l’institution, d’une installation au Technicentre SNCF avec 4 trames 30° - 60° - 120° - 150° partant d’un angle du mur.  Intervalles : hauteur du mur (1977-2026). Elle permet de se remémorer ses interventions in situ et ses commandes publiques (ex. Le Grand M à Montpellier en 1986).

 

  Dans les salles, se trouvent de nombreuses peintures du début, peu souvent exposées, qui montrent l’évolution allant des figurations initiales à l’abandon de la peinture sous sa forme traditionnelle, comme cette toile figurative assez mystérieuse, avec buste et tentures de 1941. En 1950, puis en 1951, il se rend au Brésil et découvre les recherches de Max Bill (première rétrospective de l’artiste suisse au Museo de Arte de São Paulo en 1951 ) qui donneront naissance à des toiles abstraites puis à d’autres qualifiables de systématiques (Violet-bleu-vert-jaune-orange-rouge de 1953). La fameuse phrase de Morellet va désormais irriguer l’ensemble de son travail à partir de cette date : « Fils monstrueux de Mondrian et Picabia, j’ai développé depuis 1952 tout un programme de systèmes aussi rigoureux qu’absurdes. Membre fondateur du GRAV (Groupe de Recherche d’Art Visuel) en 1961, avec Horacio Garcia Rossi, Julio Le Parc, Francisco Sobrino, Joel Stein et Yvaral (fils de Vasarely), il devient l’un des protagonistes du courant optique et cinétique. Adieux pinceaux, « veau, vache, cochon, couvée »,… bonjour « fée électricité » sera le nouveau mot de sa recherche avec 64 lampes, allumage avec 4 rythmes superposes, 1963.

 


François Morellet, Violet-bleu-vert-jaune-orange-rouge, 1953 Huile sur bois, 80 x 80 cm Paris, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, AM 1985-494 © Adagp, Paris, 2026 Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI Audrey Laurans Dist. Grand Palais Rmn

  


Après 1968, année de la dissolution du GRAV, apparaissent les séries au néon, partiellement influencées par Dan Flavin. Dès lors, Morellet s’intègre au courant international de l’art minimal et conceptuel, avec des références comme Ellsworth Kelly, Frank Stella et Sol Lewitt, tout en gardant une singularité époustouflante grâce à un humour décapant. En 1972, une œuvre 2 néons 0°-90° avec rythmes interférents, annonce la couleur, si l’on ose dire. L’intervention de références mathématiques crée un nouvel espace de perception dissociative. Le néon va revenir souvent par la suite, dans les années 1980, parfois en une sinuosité sournoise avec Lamentable Ø 5m bleu de 2005, mais aussi en déclinant π dans un  baroque assumé ( π barocco n°1 rouge, 1 =45° (angles du même côté), 7 éléments )de 2001.

 

Couverture du catalogue de l'exposition, 2026

   Les constructions mathématiques servent de support à un onirisme permanent et ouvrent de nouveaux champs exploratoire. Certaines séries convoquent les trames, d’autres jouent sur l’espace comme Carré (miroir) plié (coupé) a 90° en 2 parties inégales de 1982. D’autres mélangent nature et culture comme les Geometree, qui associent branche et fusain sur papier (Geometree n°103 de 1985). Le grand talent de Morellet lui permet de mélanger rigueur et « rigolade » pour obtenir un cocktail décapant et exigeant mais paradoxalement débonnaire. Contrairement à d’autres créateurs de même niveau, son art n’est jamais froid, sa démarche jamais hautaine mais toujours emprunte d’une bienveillance amusée. Le jeu de mots et le jeu des nombres concoctent un cocktail qui ne laisse pas insensible le public. La contemporanéité des matériaux utilisés aux différentes époques de sa carrière ne l’a jamais enfermé dans un art contemporain, parfois trop éloigné de la réalité de chacune et chacun. François Morellet possédait une élégance certaine jointe à une modestie non feinte : la classe des grands créateurs, dirions-nous…

 

                                                                                                                                                         Christian Skimao

 

                                                                                                                                                      

PS Concernant le catalogue 100 pour cent et sa rubrique « Chronologie », j’aimerais ajouter un complément d’information pour l’année 2001. Si les interventions avec adhésifs au musée Fabre de Montpellier se trouvent bien évoquées, elles appartiennent à une exposition globale nommée Discrètement qui comprenait également des Défigurations. Parallèlement, une exposition distincte, Carrément, se tenait au Carré Sainte-Anne comprenant des Trames et Fragmentations et une déclinaison de π. Enfin la fin de la réhabilitation de l’œuvre monumentale du Grand M se déroulait conjointement à Montpellier. Un catalogue paru à l’époque en témoigne.  

 

  


jeudi 19 février 2026

Exposition Philip Guston, Musée Picasso Paris, 2026

 

Exposition Philip Guston

L’ironie de l’histoire

Rez-de-chaussée de l’Hôtel Salé

Musée Picasso Paris

Du 14 octobre 2025 au 3 mars 2026

 

 


          L’énigmatique et incontournable Mr Guston

 

  Philip Guston demeure un artiste insolite : il a commencé du côté de la figuration, a poursuivi avec l’abstraction (Expressionnisme abstrait) puis est revenu, avec délice, à une peinture liée à la caricature. La monstration, assez sage, présente les diverses périodes, tout en ne négligeant pas la série des caricatures de Nixon. Un autre partie, consacrée à l’œuvre de Raymond Pettibon se trouve mise en parallèle avec la sienne, mais ne se trouvera pas commentée ici.

  Né Goldstein en 1913 à Montréal, de parents originaires d’Odessa, venus au Canada en 1905, il meurt en 1980 à Woodstock aux Etats-Unis, d’un infarctus, après avoir eu une violente crise cardiaque en 1979. Il adopte le pseudonyme de Guston en 1935, connaît la reconnaissance puis l’incompréhension avant de redevenir, depuis quelques années déjà, une référence pour la jeune peinture cultivée. Il réalise des peintures figuratives aux membres quelque peu exagérés, inspirées de Giorgio de Chirico et du Picasso néo-classique, comme Mother and Child (1930) ainsi qu’une fresque, John Reed Club Panel (vers 1931) évoquant un membre du Ku Klux Klan fouettant un noir  (l’hydre renaissant sans cesse depuis son retour cinématographique en 1915, dans Birth of a Nation de D. W. Griffith et l’après-crise de 1929). Sa période muraliste s’accomplit en compagnie de créateurs mexicains et lui ouvre de nouvelles portes et une relation amicale suivie avec Jackson Pollock. Une importante reconnaissance arrive à l’époque de l’Action Painting, jusqu’à une certaine toile de 1969, Studio, où Guston se peint « encapuchonné » en train de se peindre en membre du KKK (cf. l’affiche du musée). Notons l’étrangeté des couleurs, avec des roses plus ou moins fanées, liées à des changements d’échelle (la main qui peint) nous contraignant à quitter toute référence stricte à la réalité. Cette mise en abyme d’une thématique chère à l’artiste, est à analyser avec précaution, comme nous prévient Guston : « Ce sont des autoportraits. Je me perçois comme encagoulé. Dans la nouvelle  série de toiles de cagoules, je n’ai pas vraiment essayé d’illustrer, de faire des tableaux sur le KKK, comme c’était le cas auparavant. » Ainsi son retour à la figuration lors de l’exposition à la Marlborough Gallery déchaîne les passions de la critique. En témoigne le fameux article de Hilton Kramer, dans le New-York Times du 25 octobre 1970 intitulé « A Mandarin Pretending to Be a Stumblebum » (« Un mandarin qui joue les crétins »). 

Philip Guston, Large Brush,1979. Aaron I. Fleischman Collection. Photo: Adam Reich ©The Estate of Philip Guston.



 

  Cette réception journalistique affecte l’artiste, le conduisant à partir en Italie en 1971, pour  revisiter ses peintres favoris (Paolo Ucello, Pierro della Francesca, etc.) à sa façon. Les pierres antiques et les objets du quotidien acquièrent une nouvelle dimension existentielle, dans une massivité où triomphe la couleur. The Street (1977) ou Large Brush (1979) présentent une parenté certaine avec la bande dessinée. Dans les dernières séries, après sa crise cardiaque, diverses acryliques resserrent le propos et le format sur un essentiel plastique contenu dans un format presque carré. La grande série consacrée à Nixon, Poor Richard (1971), se place résolument du côté de la caricature, montrant le président « tricard » affublé d’un nez devenu phallique. Encouragé par le travail littéraire de Philip Roth, qu’il fréquente désormais à Woodstock, cette veine de dénonciation possède une grande énergie, à la fois tragique et comique.

  La notion de grotesque correspond pleinement aux recherches de Guston. Elle permet également une référence à Picasso, du moins à certaines de ses œuvres, justifiant ainsi la présence du rebelle américain dans les locaux consacrés au dynamiteur de formes espagnol.

 

                                                                                                                                                        Christian Skimao

jeudi 12 février 2026

Exposition "Réattu réinventé", musée Réattu, Arles 2026

Réattu réinventé Une approche nouvelle du musée

Musée Réattu, Arles

Du 6 décembre 2025 au 29 mars 2026

 

 

 

Germaine Richier, Le Griffu (1962) et Rachel Théret, 12 études de nu (1980-82), Musée Réattu, 2026

     Un cocktail à déguster sans modération

 

 

  Il y a quelque de passionnant et d’émouvant à redécouvrir dans un musée. Le réagencement contemporain du Réattu offre de nouvelles perspectives et des angles inédits au regard qui circule. La nouvelle mise en scène des périodes de l’histoire de l’art crée des correspondances surprenantes : une grande partie du musée explore des thématiques majeures, tandis que le parcours introduit des nouveautés. Ainsi, la grande Katerina Jebb présente ses Untitled Nudes, fragments de corps recomposés qui interrogent la représentation des femmes dans les peintures célèbres et instaurent une distance volontaire. Tout en haut du musée, une autre série, Arlésiennes, propose des portraits de deux reines d’Arles, accompagnées de leurs demoiselles d’honneur, photographiées en pied avec un scanner tenu à bout de bras. Le résultat donne des images hiératiques, presque irréelles et sans doute immortelles. La Chambre d’écoute, au même niveau, accueille Métamorphoses de Julie Rousse, installation sonore multicanal de grande qualité sur les variations du Rhône. Cette volonté d’approfondir le champ du sonore, souvent négligé, se retrouve dans les salles basses, où la sculpture sonore Acoustic Catacombs de Hanna Hartman dialogue avec un Pluton de Jacques Réattu, d’après Charles Joseph Natoire. Une plate-forme rouge invite à se déchausser pour éprouver les vibrations de la cité.

 

Jean-Pierre Formica, Traverser l'Histoire, Musée Réattu, 2026

    Dans les relations tissées entre les salles, notons dans la partie « Représenter le corps », une sculpture de Germaine Richier, le Griffu en conversation avec 12 études de nu de Rachel Théret ; ou encore La Vision de Jacob de Réattu face à la série Oda du grand Javier Pérez, qui conjugue le corps et la jument noire. « Réfléchir le portrait » réunit portraits peints et photographiés, dont plusieurs réalisés de Yousuf Karsh, à commencer par son Hemingway. Dans « réinventer le paysage », un Paysage des environs de Rome de Réattu converse avec Caroline Duchatelet et son Mercredi 4 novembre 2011 et Astrid de la Forest avec Fresque. Dans le cadre de « Repenser les images » se trouve l’époustouflant travail photographique de Corinne Mercadier, La Suite d’Arles, réinterprétation hallucinée du mythe de la boîte de Pandore et la vidéo apocalyptique Main-Stream-Memory, d’Ugo Schiavi et Jonathan Pêpe, qui imagine une Arles de synthèse emportée par la montée des eaux (son exposition personnelle de 2021, Gargareôn, avait été commentée sous l’intitulé Monstres à tous les étages). Jean-Pierre Formica, avec Traverser l’Histoire, a eu la chance d’installer ses colonnes tarabiscotées et ses fragments indéfinis, dans un espace qualifiable de chaland ou de barge, du moins matérialisé au sol comme tel, aux côtés des incroyables toiles inachevées de Réattu et Fabre. L’Histoire racontant des histoires qui deviendront historiques dans un mouvement dialectique. Et toutes les autres salles, avec tous les autres artistes,…

 

 

                                                                                                                                                 Christian Skimao 


lundi 9 février 2026

Exposition collective L’Ecole des beaux-arts de Montpellier : une histoire singulière, MO.CO et Musée Fabre, Montpellier, 2026

 

Exposition collective L’Ecole des beaux-arts de Montpellier : une histoire singulière (dans le cadre de SOL ! La biennale du territoire #3)

Avec 105 artistes

Au MO.CO  et au Musée Fabre, à Montpellier

Du 31 janvier au 3 mai 2026

 

De gauche à droite: Alexandre Cabanel, Germaine Richier, Pierre Soulages, exposition MO.CO 2026.

 


          Une Ecole dynamitée ou dynamisée

 

  Dès sa naissance en 1828, sous le règne de Charles X, la collection de François-Xavier Fabre, lui-même peintre, s’établit dans l’hôtel de Massilian à Montpellier. La Société des Beaux-Arts de la ville, fondée en 1779 s’y trouve intégrée dès 1829. Une synergie se met alors en place et ne disparaîtra physiquement qu’avec l’indépendance de l’Ecole, qui ne quittera l’enceinte du Musée qu’en 1957. Ainsi la réserve de formes a fourni son travail de mémoire de formes. Cette courte introduction historique permet de mieux saisir la pertinence de la copieuse exposition bicéphale actuelle, plus d’une centaine d’œuvres, entre MO.CO et Musée Fabre, issues d’anciens étudiants de l’Ecole de diverses générations. Le MO.CO a opté pour une approche chronologique, tandis que le Musée propose une approche plus immersive, englobant les œuvres « récentes » parmi ses collections permanentes.

 

  Le MO.CO propose dès l’entrée des repères historiques et des portraits des divers directeurs de l’Ecole. C’est didactique, utile, mais un peu froid ; heureusement un buste de Germaine Richier, un fusain figuratif de Pierre Soulages et un autoportrait d’Alexandre Cabanel, donnent plastiquement le signal du début de la visite. Hommage à Camille Descossy, directeur légendaire des Beaux-Arts qui eut pour élèves Viallat (étudiant de 1955 à 1959), Dezeuze, Bioulès, Rouan, une partie de la dernière avant-garde française, Supports/Surfaces. Se trouvent là des œuvres de jeunesse de Viallat, dont Un bœuf écorché, relecture de Soutine, des intérieurs d’Henriette Viallat, née Pous, qui avait suspendu sa carrière pour s’occuper des expositions de son mari. En descendant d’un étage, Supports/Surfaces demeure très présent : Bioulès et ses toiles-bandes (années 1970), Patrick Saytour et son installation de sangles, des objets de cueillette de Daniel Dezeuze ainsi qu’une autre génération représentée par Combas avec une deux œuvres sur bois, La Bataille navale fait rage (1978) et Membre du fan-club Mickey (1979). N’oublions pas le groupe ABC (Azémar, Alkema, Bioulès, Clément) ainsi Patrice Vermeille, hélas absent de la monstration. Toujours en descendant, une génération plus jeune (enfin ?),  expose de grands formats orageux, réalisés en collaboration : Gilles Michelis et Abdelkader Benchamma, avec Diamond Shape (2025) ainsi qu’Alain Lapierre et Jimmy Richer avec la vaste fresque Bézoard. À l’extérieur du bâtiment, Rodolphe Huget tient une grande place avec ses pots en terre ; à l’intérieur se trouvent ses photos avec les sans-abri (Liberté Précarité Fraternité) et ses cagettes déchiquetées, parfois brûlées et peintes. Pêle-mêle citons aussi Marc Aurele, François Dezeuze, Dominique Gauthier, Caroline Muheim ou Benoît Pype, etc.

 

Oeuvres à quatre mains de Gilles Miquelis et Abdelkader Benchamma, MO.CO 2026

  Cette légère cohue, réjouissante, précède celle du Musée Fabre où l’espace est plus compté pour certains artistes, mais offre la possibilité d’établir des correspondances avec les œuvres muséales. Nous ne reviendrons pas sur les noms déjà évoqués, présents ici aussi. L’une des mises en relation qui fonctionne parfaitement, concerne la grande toile  (200 x 400 cm) de Gaétan Vaguelsy, Les Baigneurs (2025), située dans les gorges du Gardon, près de Poulx : une bande de copains faisant la fête, en buvant et en fumant, exclusivement des produits licites, fait face à la célèbre toile de Courbet, Les Baigneuses (1853). Les volumes nommés Mami Wata (déesse vaudou) d’Alba Sagols ainsi qu’une installation sonore questionnent Ribeira. Les dessins préparatoires de Mona Young-eun Kim, (Coréenne, ancienne étudiante à Montpellier, devenue enseignante à l’ESAD de Reims) pour le décor du plafond des Halles Laissac, dialoguent avec Ernest Michel, lauréat du prix de Rome en 1860, lui-même auteur de commandes publiques. Très à l’aise, au rez-de-chaussée, mais suspendue au plafond, trône une grande sphère gonflable de Bruno Peinao nommée Sans titre, Globule Ubiquity Vibrations, pour Vincent H, représentant l’astre lunaire tandis que dans le hall Buren, les réalisations technologiques de Michel Martin s’affirment. De nombreux autres créateurs et créatrices comme Soufiane Ababri, Gabrielle Manglou, Clara Rivault, Chloé Viton, etc. côtoient les grands « anciens ».

 

 

                                                                                                                      Christian Skimao

 

 

 

 

vendredi 6 février 2026

Exposition Agata Ingarden, Collection Lambert, Avignon, 2026

 

Exposition Agata Ingarden

Au grand jour/In Broad Moonlight

Collection Lambert, Avignon

Du 1er février au 3 mai 2026

 

 

Agata Ingarden, série Elevators, Collection Lambert, 2026

 

                         Ascenseur pour colonne vertébrale

 

 

  Cette double exposition d’Agata Ingarden déroule conjointement à Marseille, au Triangle- Astérides et en Avignon, à la Collection Lambert. Nous nous concentrerons plus spécifiquement sur la partie avignonnaise.

 

Son travail s’inscrit à la croisée du mécanique, du corporel et du fantastique. Ses fameux ascenseurs, Elevators, composés de pièces industrielles réemployées, se trouvent traversés de cordes d’instruments de musique, et ponctués de moulages en bronze des vingt-cinq vertèbres humaines. Le contraste recherché entre le corps, symbolisé par des rouages essentiels évoquant le squelette, et une machinerie métallique usagée demeure fondamental. La naissance d’une hybridation, revenue en force depuis quelque temps, issue de la science-fiction et passée dans l’art contemporain, y participe subtilement. On y voit ainsi une étrange main, composée de branchages, prête à happer le passant ou la passante. Une dimension métaphysique hante ces boîtes : la verticalité renvoie à l’élévation tandis que l’horizontalité suggère l’ensevelissement. Au cœur de l’exposition, une reproduction du sacrum, os du bassin essentiel, The Shell (T9-12, L1-5, S1), se détache sur une plaque de récupération, d’un bleu usé, d’une intensité remarquable.

 

Agata Ingarden, série Hermits, Collection Lambert, 2026

  Les  Hermits, sculptures également verticales, assemblent des débris de matériaux de construction polis par la mer, tiges métalliques, et lames de stores, se terminant par des fenêtres de verre globuleuses. Elles évoquent le bernard-l’hermite qui loge dans une coquille abandonnée. Leur éclairage mime les variations lumineuses des couchers de soleil. Entre références architecturales et historiques (les monastères des Météores ?), chaque réalisation, sise entre sculpture, stèle et maquette, suggère un singulier parfum de solitude, proche d’un rêve ermite.

 

  Enfin sur les murs, Dream House World (Monde de la maison des rêves) présente quatre plans d’évacuation en cuivre oxydé, où figurent des ascenseurs et quatre salles distinctes dont les noms (ravemetalbase et rythm rooms) évoquent la musique et la danse. Ils rappellent aussi les plans d’évacuation dans les hôtels ou les lieux publics en cas d’incendie. Des circuits neuronaux pourraient se trouver activés dans le cadre d’un cauchemar généralisé.

 

 Le parcours d’Agata Ingarden multiplie changements d’échelle et glissements temporels, aboutissant à une fiction puissante, paradoxalement  amarrée à des matériaux concrets.

 

 

                                                                                                                                                           Cristian Skimao